Esther Morelli

Le cabinet du docteur Garden possède une salle d’attente comme tous les cabinets médicaux, mais la sienne est minuscule, et Eugène s’y trouve seul. Le docteur Garden se montre d’une ponctualité sans faille, et quand Eugène est assis sur l’une des quatre chaises un peu raides de la salle d’attente, à peine a-t-il le temps de sortir de sa poche le fort volume du Château de Kafka qu’il ne manque jamais d’emporter avec lui, que déjà il entend s’ouvrir la porte de la salle de consultation ; le docteur Garden raccompagne la précédente patiente à la porte de son cabinet (car, oui, chaque fois, c’est une femme, il entend sa voix qui murmure un au-revoir), puis Garden retourne dans la salle de consultation, dont il laisse cette fois la porte ouverte ; Eugène, sans le voir,  imagine qu’il y remue alors quelques papiers, qu’il vérifie son agenda, la réception des derniers courriers électroniques sur l’écran de son ordinateur, qu’il se verse un verre d’eau, qu’il le boit, et seulement ensuite Garden vient chercher son client là où celui-ci patiente et où il sait le trouver. Si bien qu’Eugène n’a presque jamais l’occasion de rencontrer personne parmi les autres analysants du docteurs Garden, qui pourtant sont nombreux, celui-ci consultant presque sans interruption de huit heures du matin à huit heures du soir, et souvent au-delà. Une exception néanmoins, celle de la femme qui le précède à ses rendez-vous du jeudi, qu’il a aperçue deux fois, une première fois à la porte du cabinet (il s’apprêtait à sonner quand celle-ci est sortie), une autre fois dans l’escalier (elle descendait quand il montait) ; et les deux fois elle a évité son regard, elle a détouré la tête, mais elle tenait dans sa main un mouchoir de coton blanc, et Eugène aurait dit qu’elle pleurait. Enfin la troisième fois, visiblement elle l’attendait dans la rue. Eugène sortait de l’immeuble,  il en poussait la lourde porte de bois sculpté quand il l’a vue se dresser devant lui. « Oh, pardonnez-moi, Monsieur, a-t-elle dit, je sais combien ma démarche va vous paraître inconvenante, mais je ne vois pas à qui d’autre poser la question qui me taraude, c’est une question très simple et très brève, et je peux vous assurer qu’il n’y en aura pas de seconde. » Eugène fut surpris et ému ; la dame était ravissante ; elle tenait son mouchoir blanc froissé dans la main un peu comme elle aurait fait d’une rose blanche ; il répondit : « Pourquoi pas, Madame, je suis maître de mon temps, après tout, et, si vous le voulez bien, nous n’allons pas rester debout au milieu de ce trottoir ; le Rigoletto est au coin de la rue, je propose que nous allions y commander un café ou un jus d’orange. » À peine s’étaient-ils installés côte à côte sur la même banquette, que la dame s’est présentée : « Je m’appelle Esther Morelli, je suis l’analysante du docteur Garden depuis bientôt dix ans, et je voudrais savoir s’il vous paraît normal qu’une cure dure si longtemps et que, en dépit de cette cure, je continue si souvent de pleurer. — Pardonnez-moi, lui répond Eugène, mais la mienne ne fait que commencer. J’ignorais totalement, il y a quelques semaines à peine, en quoi consiste une psychothérapie analytique. Je suis tout à fait incapable de vous donner un avis. — C’est que, voyez-vous, dit l’inconnue, je n’habitais pas cette ville, j’y étais en voyage, en compagnie de mon mari, et un jour je n’ai plus pu sortir de mon lit ; les deux jambes paralysées, raides des chevilles aux hanches ; c’est pour cette raison que j’ai commencé une cure avec le docteur Lacan, je veux dire avec le docteur Garden. La première fois je me suis traînée jusqu’à son cabinet juchée sur deux béquilles, et dès l’issue de cette première séance, j’ai pu me passer des béquilles ; mon mari était ravi, nous pensions tout les deux que mon rétablissement complet serait l’affaire de trois ou quatre séances ; mais deux mois plus tard, il n’était toujours pas question que j’interrompe cette cure et mon mari est retourné d’où nous venions, où il avait ses affaires, sa famille, ses maîtresses aussi, mais cela je ne devais le comprendre que plus tard ; si bien que j’ai quitté l’hôtel où nous avions résidé ensemble et que j’ai loué un petit appartement tout près d’ici, derrière l’opéra où il se trouve que j’habite encore. — Je vois. Une situation pour le moins insolite, en effet. Décourageante. Encore une fois je suis inexpérimenté, très ignorant de ces choses, Madame Morelli ; mais puisque vous me faites des confidences, un point m’intrigue sur lequel, avec votre permission, je souhaite vous interroger. — Je vous en prie. — Avez-vous des enfants ? » La dame ne parait pas surprise de la question. C’est à peine si elle rougit. Elle dit : « J’ai un fils, Raoul, il avait dix-huit ans au moment où j’ai commencé ma cure, aujourd’hui il a repris les affaires de son père ; il m’écrit, il vient me visiter deux ou trois fois par an ; c’est à lui que j’ai recours pour traiter avec mon banquier, avec mon propriétaire, avec l’administration des impôts, mais je crois que je ne lui manque pas vraiment. — Et vous, êtes-vous retournée auprès d’eux ? — Au début, les premières années, j’allais passer les fêtes de Noël à Paris, où nous habitions, place des Vosges, et il m’arrive encore de le faire, mais pas tous les ans. Il y a bien longtemps maintenant que je ne l’ai pas fait. À quoi peuvent ressembler aujourd’hui la place des Vosges et le Marais ? Après que nous avons divorcé, mon mari a épousé une autre femme ; celle-ci a toujours été aimable avec mon fils et elle m’a quelquefois reçue, mais Charles, pour une raison que j’ignore, s’est mis à boire ; il a bu comme on ne peut pas imaginer de le faire, et à présent il est mort. C’était un homme très beau, très grand, je n’ai pas compris pourquoi il m’a trompée, il m’a quittée, il s’est marié avec une autre femme, il lui a fait un enfant, pour devenir ensuite un tel ivrogne, alors que que nous avions passé ensemble de si agréables moments ; et je ne me console pas de l’avoir perdu. » Paul leur tournait autour, une serviette blanche pliée sur l’avant-bras, vêtu de son gilet de soie noire qui laissait voir en-dessous une chemise finement rayée de bleu et blanc et un nœud papillon. Il faisait des grimaces discrètes pour attirer l’attention d’Eugène, mais celui-ci évitait de lui répondre ; il pensait que Paul était pressé de récupérer la table pour le repas de midi dont l’heure approchait, jusqu’à ce que Paul finisse par toussoter derrière son poing fermé, grâce à quoi Esther s’est soudain interrompue et s’est tournée vers lui. — C’est que, a dit Paul, il vous importera peut-être de savoir que le docteur Garden (il prononçait ce nom à l’anglaise, avec un accent un peu forcé, qui faisait sonner outre mesure la consonne finale) déjeune ici chaque jeudi, que c’est presque son heure et qu’il pourrait vous voir. » Entendant cela, Eugène et Esther ont soudain rentré la tête dans les épaules, comme des écoliers pris en faute. Eugène a jeté quelques pièces de monnaie sur la table, il a remercié le chef de rang et ils se sont enfuis.

 

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