Histoire du port

Torquedo a été un port important, il l’est moins depuis plusieurs siècles déjà, mais l’architecture demeure, avec les places ornées d’arcades où des calèches tournent autour des fontaines, conduites par des cochers en livrée, au même pas qu’à l’époque de gloire où banquiers et armateurs s’associaient pour projeter des essaims de navires à l’autre bout de la planète. Beaucoup de palais appartiennent aujourd’hui encore à leurs descendants, mais beaucoup aussi ont été vendus à des compagnies internationales, ou le seront bientôt. Des savants, venus de lointaines universités, interrogent les archives des anciennes familles. On leur ouvre les bibliothèques et les salles des cartes ; ils se font aussi discrets que possible, mais des années sont parfois nécessaires pour reconstituer l’histoire d’une une seule de ces expédions. Celles-ci rapportaient des millions, ni l’aller ni le retour ne s’effectuant à vide. Mais il arrivait aussi que les navires soient coulés au fond des mers, et les cargaisons avec, par les tempêtes et les pirates. Torquedo est une ville du sud mais où les quartiers historiques, construits derrière le port, semblent ne connaître qu’un éternel automne. Il y pleut toujours, la lumière y est rare. Des cafés sont célèbres pour leurs pâtisseries, leurs miroirs, leurs fauteuils de cuir, plutôt inconfortables, et pour l’éclairage électrique qu’on y allume dès quatre heures de l’après-midi ; et il semble que presque tous leurs clients soient vieux. On peut faire à pied le tour des églises et des musées qui méritent d’être visités ; mais on rapporte que, dans certains de ces lieux, des amateurs reviennent chaque jour à la même heure pour s’asseoir sur la même banquette et contempler le même tableau. Simon Clarac fait partie de ces personnages semi-légendaires, dont les garçons de café murmurent le nom et les horaires habituels, contre de forts pourboires. Il se rend au Musée des Maîtres Anciens pour s’asseoir chaque jour, parfois un sandwich à la main, sur la même banquette et contempler un seul tableau ; et Eugène aurait pu le rencontrer, puisque La jeune femme se baignant dans une rivière, de Rembrandt, œuvre sur laquelle Clarac poursuit sa méditation, est exposée dans la salle voisine de celle où se trouve la Piéta de Veronese pour laquelle Eugène a fait le voyage, et qu’il a eu le temps d’admirer, l’après-midi de son arrivée, avant qu’un début de migraine, signe annonciateur de la crise d’angoisse, ne l’incite à regagner son hôtel ; mais l’heure n’était pas la bonne, Simon Clarac apparaissant toujours en fin de matinée, pour demeurer là une heure ou deux, manger éventuellement son sandwich, ce que les gardiens n’autoriseraient à faire à personne d’autre que lui, avant de se lever et de s’en aller de sa démarche lourde, le ventre proéminent et le manteau ouvert. Et, à présent, après les deux semaines durant lesquelles il a habité le même hôtel, dans le centre historique, Eugène s’est installé dans un faubourg.



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