L’Alpha Belle

Quand il se réveille, le matin, Eugène ressent le besoin de sortir. Il aime avoir un peu froid dans les rues où le jour se lève et qui sont encore vides. Il aime à être le premier à passer la porte de son bistrot favori, à commander un café-crème et un croissant, et que la patronne derrière son comptoir réponde que les croissants n’ont pas encore été livrés mais que le jeune homme (une personne pas forcément jeune qui apparaît alors, sortie on ne sait d’où, en mâchonnant quelque chose, en s’essuyant les mains, et qui pioche en passant un billet dans la caisse) va courir en chercher pour lui à la boulangerie la plus proche. Après quelques jours passés à explorer le quartier de Grazella où il habite, il en a élu un qui est à l’enseigne de Nord-Nord. Celui-ci se trouve à un carrefour, en face d’un autre plus petit, décoré dans un style semblable, vintage façon Front Populaire mêlée d'une pointe d'exotisme, comme une annexe du premier et qui porte le panneau Sud-Sud. Pas loin se trouve une école et beaucoup de parents, après y avoir déposé leurs enfants, s’attardent à bavarder à la terrasse de Sud-Sud tandis qu’Eugène les observe depuis celle de Nord-Nord. Il s’étonne de leur jeunesse. Certains s’asseyent aux tables métalliques, d’autres restent debout, et il les voit parler et rire en entendant des bribes de ce qu’ils disent. Leur jeunesse et leur beauté le fascinent. Il croit comprendre que certains forment des couples, mais ces couples sont rares. Quand l’un des conjoints accompagne son enfant à l’école, l’autre peut rester un peu plus longtemps sous la douche, faire du ménage, porter du  linge à la teinturerie, ramer et pédaler une heure à la salle de sport, avant de se rendre au bureau. Il profite d’être seul. Mais la vraie liberté est pour ceux qui se retrouvent ainsi au coin de la rue ; ils connaissent les derniers moments où leur pouvoir de séduction est le plus fort ; ils jouissent et s'amusent de l’admiration qu’ils suscitent chez les autres ; ils forment un Club des désirs croisés. Les conversations portent sur les enfants, les conjoints, leurs métiers, mais aussi sur la vie du quartier. Ils s'entraident pour la garde des petits, ils ont à cœur de coopérer aussi à l’entretien du jardin partagé, enclavé dans un square, à l’organisation de goûters offerts aux familles migrantes, nouvellement arrivées sur place ; ils parlent de se rendre en délégation à la mairie pour demander le remplacement d’une bibliothécaire absente, le renforcement du personnel de service à la cantine de l’école (ils disent : « Nous comprenons que ces dames soient fatiguées, mais elles crient et les enfants ont peur ») et surtout la reprise des cours d’alphabétisation interrompus avant l’été. Eugène éprouve un ravissement à contempler ces personnes, sans doute parce qu’il les voit d’un peu loin, qu’il n’appartient pas à leur groupe, que ce groupe est d’un nombre changeant, impossible à chiffrer ; qu’il ne connaît (ou ne reconnaît d’abord) aucun de ses membres ; qu’il se tient éloigné d’eux, ou eux de lui, comme s’ils appartenaient à des mondes différents ; une escouade de divinités dotées de plus de grâces que lui-même n’en a jamais possédées, qui n’ont jamais frôlé de leurs ailes sa tempe, ou que rien ni personne n'a jamais réussi à lui faire imaginer qu'il pourrait seulement en posséder un brin ; escouade dont il cherche en vain à identifier le chef, à moins que ce ne soit une cheffe — celle-ci, qui est plus grande, plus souple, plus indulgente et attentive que les autres, visiblement plus libre, à laquelle personne ne s’adresse sans paraître lui prêter allégeance, qui arrive à bicyclette et qui repart de même, avec sur le dos un sac de toile brodée de fins motifs d'inspiration aztèque, ou, d'autres fois, d'un tapis de yoga roulé serré par des ficelles de chanvre ; et que, un jour, dans son esprit, pour mieux la distinguer de ses semblables, ou des nymphes qui l’entourent, et pour mieux pouvoir la suivre, comme un savant suit une baleine à travers les océans grâce au sonar à ultrasons qu’il a implanté sous sa peau, il décide de nommer Alpha B.: un nom qui se prononce Alpha Belle.



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