L’Angeline (2)

Quels sont les us des eaux ? interroge l’anthropologue venu exprès pour enquêter sur les enjeux de cette double désignation. J’en ai entendu parler, dit-il, loin du village, et je me propose d’écrire un article sur le sujet. Et s’il est aimablement accueilli par les habitants, chacun joue d’abord dans sa catégorie, sans vouloir en sortir, les adultes parlent de la Têtière, tandis que les enfants et les adolescents, lorsqu’il les prend à part, consentent à lui livrer certains secrets de l’Angeline. Dans les témoignages qu’apportent les adultes, il est question des piques-niques qu’on organise traditionnellement, une fois par an, sur le bord de la rivière, sous les arbres qui ne sont pas aussi bien entretenus (taillés) qu'autrefois, mais qui fournissent de belles ombres où étendre les nappes, ainsi que des pêches à l’écrevisse où les pères entraînent leurs enfants, les nuits d’été. Dans les témoignages des enfants, il est question de baignades et souvent, en riant, de baisers. Et l’anthropologue (il s’appelle Jules Ollier) est très satisfait de recueillir ces fragments d’histoires, il passe un été à les transcrire d’après ses notes et les enregistrements sonores qu’il a réalisés. Il habite au village, dans une maison qu’il loue, qui ressemble à toutes les autres si ce n'est qu’elle est la plus petite, juste assez grande pour une sorcière. Mais, cet été-là, pour une raison que personne ne peut lui expliquer, le pique-nique n’aura pas lieu. Et lui est impatient d'obtenir davantage. Il veut que les adultes à leur tour lui parlent de l’Angeline. Et maintenant pouvez-vous me parler de l’Angeline ? lance-t-il pour finir l’interview qu’il fait des adultes, et comme ses premiers interlocuteurs font semblant de ne pas comprendre, ou évoquent seulement des enfantillages qui selon eux prèteraient à rire, il prend l’habitude de trés ostensiblement arrêter l’enregistrement qu'il réalise avec un antique Nagra, celui conservé du temps de sa jeunesse, pendant les années où il a enquêté dans les montagnes du Maroc, Clac, Vous voyez j’arrête le magnétophone, il n’y a plus d'autre oreille maintenant que les vôtres et les miennes, vous pouvez tout me dire, en quoi l’autre ne manque pas d’entendre, Je sais que l’Angeline continue d’exister pour vous, qu’elle scintille doucement la nuit dans votre mémoire, que ses algues se nouent mollement autour de vos chevilles, de vos poignets, que vous y avez connu des jouissances sombres et vertes auxquelles rien de ce qui est advenu ensuite ne peut être comparé, la présence de votre ami.e près de vous, dont vous teniez la main pour qu’il ne glisse pas, ni vous, sur les grosses pierres gluantes qui roulaient sous vos pieds, quand elle vous disait, Attends, s'il te plaît, le visage dévoré par l’obscurité de la nuit et par brefs instants éclairé par la lune, quand les ailes qui battaient au-dessus de vos têtes étaient celles d’une chauve-souris. Quand ces Elles étaient vous.

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