L’Angeline (3)

Les choses auraient pu en rester là. Jules Ollier n’avait rien obtenu de très significatif, et il avait renoncé à écrire un article scientifique sur le sujet, celui qu’il aurait publié pour clore sa carrière. À la place, il avait rédigé une note de quatre feuillets qu’il avait placée, sous le titre La rivière aux deux noms, dans un magazine de société où il avait ses entrées depuis maintenant trois ans, un mensuel copieux, imprimé sur du papier journal, devenu à la mode grâce à des reportages signés par des jeunes gens très doués qui ne tarderaient pas à devenir célèbres, où il était beaucoup question de sexe, de tango, d’écoles alternatives, d’Ivan Illich, de Michel de Certeau et de forêt amazonienne, des textes bouclés à la va-vite non pas par négligence mais par goût d’une écriture un peu sale, toujours vivante, auxquels le directeur de la publication n’hésitait pas à ajouter des illustrations corrosives dessinées à la manière de Robert Crumb (il travaillait en fumant beaucoup, seul ou en compagnie d’une étudiante en école de journalisme qui avait obtenu de faire auprès de lui un stage non rémunéré). Quelle chance il avait eue d’être contacté par ce monsieur, à un moment où il s’apprêtait à quitter le CNRS avec une pension qu’il lui serait à peine suffisante pour continuer de vivre à Paris plutôt qu’en Corrèze où il possédait une vieille grange jamais remise en état, c’étaient bien sûr ses anciens travaux sur le Haut Atlas marocain qui lui avaient valu de recevoir une première commande de celui qui avait créé le concept et qui en dirigeait la réalisation avec une autorité sans partage, un transfuge de Libération devenu le gourou d’un cénacle de normaliens, et, depuis lors, rien de ce que Jules Ollier lui avait proposé n’avait été refusé. Il pouvait aborder la retraite avec l’esprit tranquille. Il continuerait à descendre prendre son café crème et son croissant chaque matin dans son bistro favori, près de la Mairie du 18ème, en sachant que sa journée ne serait pas vide, qu’il aurait un petit travail à commencer ou à finir, prétexte pour aller faire un tour à la médiathèque du Centre Georges Pompidou, pour visiter des librairies, pour manger un œuf dur mayonnaise accompagné d’un verre de vin, à midi, du cõté de Saint Sulpice, et pour passer des coups de téléphone à d’ancien collègues. Or, voilà qu’un soir, il reçoit l’appel d’une personne dont d’abord il ne reconnaît ni la voix ni le nom mais qui insiste en disant, Mais oui, Monsieur Ollier, vous m’avez interrogée, ainsi que mon mari, l’autre été, à propos d’une certaine rivière.

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