L’Angeline (fin)

Ils souhaitaient me parler, son mari et elle, ils venaient de rentrer à Paris, retour de vacances, et proposaient que nous nous rencontrions. J’acceptai et émis l’idée que nous dînions ensemble, un soir de la semaine suivante ; d’ici là, j’avais un article à terminer à propos de la musique kabyle qui se joue et s’enregistre dans certains cafés de la capitale tenus par des migrants, et qui s’exporte ensuite dans la diaspora. J’expliquai cela à mon interlocutrice ; celle-ci me répondit qu’elle comprenait et proposa que nous nous rencontrions, à la date qui me conviendrait, à la terrasse d’un restaurant afghan qui est à Montmartre, rue Paul Albert. Il se trouve que j’habite tout près et que je connais l’établissement ; nous prîmes donc rendez-vous, nous promettant d’évoquer à loisir la rivière aux deux noms, sans deviner alors que la veille de la date que nous fixions pour nous revoir, les talibans rentreraient dans Kaboul. Cette circonstance donna un caractère tout différent à notre soirée. L’Afghani fut l’un des lieux où se regroupèrent les afghans de Paris, pour partager les maigres informations qu’ils pouvaient avoir et en recueillir d’autres qui tombaient d’heure en heure, le patron de l’établissement ayant installé un poste de télévision dont l’écran était visible depuis la terrasse où nous avions réservé une table, si bien que nous nous trouvions mêlés aux propos émus, atterrés, révoltés qu’échangeaient des personnes debout, dans des langues que nous ne comprenions pas, mais que quelqu’un d’entre eux toujours s’efforçait de traduire pour nous, dans le but de nous prendre à témoin, de faire de nous des alliés, si bien que nous finissions par nous lever nous aussi quand la rumeur annonçait le prochain flash d’information de CNN. Se pouvait-il que la plus puissante armée du monde prenne son parti d’une telle défaite, abandonnant sur place des foules entières qui ne demandaient qu’à fuir ? Nous ne voulions pas le croire, et c’était là pourtant le scénario tragique qui, d’heure en heure, semblait se confirmer. Il fallut que nous nous retrouvions ensuite à marcher tous les trois de front, rue Caulaincourt, Serge à ma gauche, Paule à ma droite, à la recherche d’un bistrot où boire un dernier verre, que nous avons pris debout au comptoir, comme de vrais ivrognes. Il faisait chaud. La nuit était noire. Serge fut le premier à parler, il dit, Nous étions mariés chacun de notre côté, Paule avait choisi un mari à Grenoble, pour moi c’était une bretonne à Paris, nous avions des enfants, tout pour être heureux, comme on dit, et chaque année nous nous retrouvions pendant une semaine au village où Paule et moi avions passé toutes nos vacances d’été, quand nous étions enfants, et alors nous nous regardions de loin, nous évitions de nous parler, jusqu’à l’été d’il y a trois ans où le traditionnel pique-nique nous a réunis une fois encore, et où, cette fois, à l'heure de la sieste, la chaleur étant accablante, beaucoup se sont endormis sous les arbres, si bien que nous nous sommes levés ensemble et, les laissant dormir, nous sommes descendus au bord de la rivière. — C’était, ajouta Paule, comme si tous avaient absorbé d’un breuvage magique qui les avait endormis, en nous épargnant seuls. — De gros nuages se formaient dans le ciel, reprit Serge, et les rayons de soleil qui dardaient au travers en étaient plus brûlants. — Nous devinions qu’il pleuvrait bientôt, dit Paule, que nous serions mouillés par de grosses gouttes tièdes qui réveilleraient tout le monde. — Et qu’alors, nos amis se lèveraient, dit Serge, et qu’ils se dépêcheraient de tout remballer, les nappes et les assiettes sales, en criant, Vite, les enfants, aidez-nous. — Cela nous laissait peu de temps, ajouta Paule, et quand nous sommes arrivés tout deux au bord de l’Angeline, que cette fois nous sommes entrés pieds nus dans l’eau fraîche, que le bout des doigts de nos mains, tendus dans l’air comme des antennes, se sont touchés, je ne sais plus, c’est à toi, Serge, de raconter. — Je crois qu’il n’y a plus rien à raconter, dit Serge, monsieur De Santis a bien compris. Nous avons prononcé alors le nom de l’Angeline, nous étions l’un près de l’autre comme un jour nous l’avions été quand nous avions douze ans, et nous n’avons pas eu besoin de nous étreindre, ni de rien nous promettre. — Juste Serge, dit Paule, a récité par cœur mon numéro de portable, je ne savais pas qu’il le connaissait, je n’ai jamais compris comment il avait fait pour l’avoir, et il m’a demandé, Quelles sont les heures où je peux t’appeler ? — Pas le soir, pas la nuit, c’est impossible, lui ai-je répondu, mais à la même heure que maintenant, chaque jour je suis en ville, avant de retourner au bureau, tu peux m’appeler alors, nous pourrons nous parler. — Et cette fois, dit Serge, la pluie s’est mise à tomber, alors nous sommes remontés en nous donnant la main, et nous nous tenions la main encore quand nous sommes arrivés devant toute la compagnie de nos parents et amis qui ont suspendu leurs gestes, leurs paroles, leurs cris, qui se sont figés comme des statues de glace ou de sel, une seconde à peine, pour nous regarder.

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