L’Angeline

On entend la rivière avant de la voir et elle a deux noms. Testière est le nom marqué sur les cartes de géographie. C’est celui qu’emploient les adultes. Angeline est celui que dit la jeunesse du village. Ceux qui disent Testière ont commencé par dire Angeline, ils le disaient entre eux, puis, quand ils sont devenus adultes, ils ont renoncé à prononcer ce nom, ils ne le disent plus quand ils sont en public, sous le préau de l’école, mais il peut arriver que celui-ci revienne dans leurs dires, qu’il leur échappe, qu’ils le vomissent soudain comme une anguille luisante et frétillante qui leur remonte du fond de l’estomac. Parfois, à l’heure de la sieste, quand il fait chaud, que les volets de la chambre sont tirés. Tu sais où sont les enfants, dit-il, tandis qu’ils se rhabillent ? — Où veux-tu qu’ils soient, dit-elle, ils sont à l’Angeline. En public, c’est comme s’ils ne connaissaient pas ce nom, qu’ils ne l’avaient jamais entendu. Quand ils étaient enfants, ils disaient, Il fait chaud allons nous baigner, tout le monde à l’Angeline, ils s’y retrouvaient à l’heure de la sieste, quand le village dort. Quand ils parlaient aux adultes, Testière était son nom, mais quand c’était entre eux, ils disaient l’Angeline, et aujourd’hui ce sont leurs enfants qui le font. L’Angeline est la même, elle coule au bas du village, au déclin d’un pré planté de pommiers où on ne la voit pas avant d’arriver dessus, et alors on se dévêt, on entre dans le verbe sombre, des maisons du village on ne fait que l’entendre gronder sourdement, s’ébaudir au soleil, s’effaroucher dans l’ombre, s’animer d’écailles, les ocelles frémissants, docile bordée par des trognes ou arbres têtards. Sans parler des algues qui vacillent sur la pierre et vous prennent aux chevilles. Son bruit sourd entêtant entendu au village quand on dort. La lumière qu’elle fée dans le sommeil de ceux qui ne l’approchent plus que par le rêve comme un verre de loupe. Et dans le bleu d’encre du ciel, les bruits d’orage.

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