Le faubourg de Grazella

Le faubourg de Grazella présente un visage tout différent. Il s’étend sur une hauteur qui domine la ville et qui prend mieux qu’elle ne fait la lumière du couchant sur la mer, mais aussi les orages et les tempêtes venues du bout de l’horizon. Quand il fait déjà nuit sur la ville patricienne, ici une douce clarté inonde encore les rues, comme une récompense du ciel pour l’industrie et la simplicité des personnes qui l’habitent. Grazella ne s’est pas construit à la va-vite ; il est le lieu des artisans qui ont répondu, au fil des siècles, aux commandes des palais. Beaucoup venaient de pays étrangers ; ils apportaient leurs savoir-faire ; ils étaient graves et attentifs ; les doctrines sociales répandues parmi eux exigeaient que l’on lise. Les maisons sont basses, peintes en blanc, avec des façades sans balcons ; elles bordent des rues qui forment un réseau étroit, aux carrefours desquelles se rencontrent des jardins. Au cours des dernières décennies, des travailleurs sociaux, des professeurs et des artistes sont venus s’ajouter au petit peuple des artisans et ouvriers. Ils ont introduit plus de gaité dans le faubourg, des mœurs plus nonchalantes. Les deux écoles communales rivalisent de pédagogies nouvelles. Toutes ces personnes travaillent et, quand elles ne travaillent pas, elles ont à cœur de se retrouver sur les trottoirs, les vendredis soirs, pour boire des coups, écouter de la musique et faire la fête. Eugène s’y est tout de suite senti chez lui. Le cadre ne ressemble à rien de ce qu’il avait connu dans sa vie antérieure ; six mois auparavant il n’aurait pas imaginé de vivre ici ; mais la crise d’angoisse dont il a cru mourir lui a ouvert le chemin d’une rédemption qui signifie de se compter pour moins. Il se revoit sur le balcon de sa chambre d’hôtel, tremblant de tous ses membres, au milieu de la nuit, avec la rue déserte et mal éclairée quatre étages en-dessous, où il craint de sauter, et où les claquements de talons d’une femme qui se hâte le distraient de sa misère. Parmi ces jardins, il y a un zoo. La nuit, dans la chambre du petit deux-pièces qu’il loue, il lui arrive rester longtemps réveillé, les bras croisés derrière la nuque. Il songe alors à la femme qu’il a aimée. Il écoute les lions et les autres animaux qui grognent dans leurs rêves. Parfois il imagine que ceux-ci se dispersent dans les rues, à pas lents, en prenant soin de ne réveiller personne, puis qu’au lever du jour ils regagnent leurs cages et en referment les grilles, comme ils peuvent, avec leurs pattes ou leurs becs. Il songe à la jeunesse de la femme qu’il a aimée. Se peut-il que lui-même ait jamais été si jeune, et qu’elle l’ait aimé aussi ? Se peut-il qu’il ait connu cette grâce ? Cette question le fait sourire, et maintenant il dort.





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