Le mal-être du parlêtre

Eugène s’attarde à la terrasse du Nord-Nord lorsque celle du Sud-Sud s’est vidée. Le ciel est clair, l’air vif. Un homme sorti du café se poste sur le seuil, un torchon jeté sur l’épaule, les bras croisés. Il dit : « Les orages ne tarderont plus maintenant. » Et sans regarder Eugène qui est assis deux tables plus loin, il ajoute : « Ce sera votre premier automne chez nous ? » Le ton rend difficile de savoir s’il s’agit d’une question, mais Eugène hésite à peine, il répond : « Oui, le premier. On me dit que les automnes ici sont très beaux. » L’autre n’attendait que cela. Il dit : « Presque aussi beaux, en effet, que ceux de Tahiti. — Vous connaissez Tahiti ? — J’y ai vécu douze ans. Et vous, vous connaissez ? — Pas du tout, mais je connais les tableaux de Gauguin. Que faisiez-vous là-bas ? — La même chose qu’ici. Je tenais un restaurant. » L’homme est grand et fort, des cheveux et une barbe noirs et drus, qui luisent au soleil. Maintenant ils se taisent. Ils regardent la terrasse du Sud-Sud. Puis Eugène interroge : « Je me trompe ou la décoration du Sud-Sud ressemble à celle de votre établissement ? — Nord-Nord et Sud-Sud sont associés. Sud-Sud est tenu par mon frère. C’est mon cadet mais il était là avant moi. Il tenait le bistrot depuis plusieurs années. Il n’a jamais voulu s’astreindre à tenir un restaurant, le bistrot lui suffit. Mais un jour il m’a écrit que le Nord-Nord était à vendre, alors j’ai quitté Tahiti pour le rejoindre. Et vous, que faites-vous ici ? — J’étais en voyage. Il faut croire que je trainais un vieux mal-être. Le fait est que j’ai commencé une psychothérapie et que je la poursuis. — Le mal-être du parlêtre. — Je vois que vous connaissez vos classiques. — Les mêmes que les vôtres. » Nouveau silence. Au loin, on distingue les voix des enfants qui sont à l’école et qui récitent ensemble une table de multiplication : « Une fois huit, huit ; deux fois huit, seize ; trois fois huit, vingt-quatre… » Puis Eugène relance : « Ici, je veux dire avec votre frère, vous êtes bien. — Nous ne nous fréquentons guère, nous avons des modes de vie très différents. Vous voyez, il ne sort pas pour venir prendre un café avec moi, il se cache derrière son comptoir, je l’aperçois d’ici. Mais nous avons la même batte de baseball posée près de la caisse. Nous attendons qu’un groupe de voyous viennent embêter l’un ou l’autre. L’occasion finira bien par se présenter. — Vous avez de la chance. — Nous sommes deux. Tout le monde ici connaît les frères Goavec. Lui c’est Bruno, moi c’est Denis. Il faut parfois que je fasse un effort pour ne pas intervertir nos prénoms. Et vous, avez-vous de la famille ? — J’avais une sœur. Je préfère l’oublier. — Vous verrez, à Torquedo, les tempêtes et les orages vous consolent de tout. Je vais me refaire un café. J’en fais un pour vous ? — Entendu. Mais dans ce cas, je vous suis. Il commence à faire froid.»

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