Les premières habitudes

Le faubourg de Grazella est relié à la ville patricienne par une ligne de tramway. Eugène l’emprunte deux fois par semaine pour ses séances de psychanalyse. Le reste de la semaine, il n’a pas de rendez-vous. Sa vie à Torquedo se déroule sans aucune contrainte, aucune occupation, aucun autre interlocuteur que le Docteur Garden. De là à considérer celui-ci comme un ami, d’autant plus ami que d’entrée de jeu il lui a permis de surmonter une crise nerveuse dont il a cru mourir, il n’y a qu’un pas. La différence d’avec un ami est néanmoins que Garden se tait, que ses paroles, ses remarques, ce que le vocabulaire technique désigne du titre d’interprétations sont rares, toujours un peu miraculeuses, comme les apparitions de Vierge Marie à Lourdes. Eugène s’allonge sur son divan le mardi et le vendredi en fin de matinée, et il choisit ces occasions pour s’attarder dans la vieille ville ; pour visiter le Musée des Maîtres Anciens, des églises, des librairies, pour prendre le café et lire les journaux que le Café de l’Opera met à la disposition de ses clients, des titres arrivés par avions de différents pays, tous soigneusement repassées et fixés sur des manches en bois. Quand il sort de sa séance, il est un peu plus de midi et il a pris l’habitude d’acheter de quoi déjeuner dans une boulangerie, puis d’aller chercher un banc à l’intérieur de l’immense parc qui s’étend au milieu de la ville, pour y déguster son sandwich ou sa salade de pâtes et de pois-chiches. Des serres, des labyrinthes, des restaurants, des bassins, des cours de tennis, un kiosque à musique, des jeux d’échecs, des balançoires et des toboggans pour les plus petits, ont été aménagés en différents endroits ; et partout des fauteuils métalliques tournés vers des pelouses fleuries, où beaucoup de personnes solitaires comme lui viennent s’asseoir pour prendre le soleil, quand il arrive qu’un rayon timide perce les nuages, et pour lire de gros livres posés sur leurs genoux ; et celles-ci quelquefois lèvent les yeux de leurs lectures pour admirer les groupes d’étudiantes et d’étudiants qui passent comme des vols de corbeaux, tous revêtus, comme le veut la tradition, de la célèbre cape noire que le vent soulève derrière eux, et qui leur fait comme des ailes, en même temps que leurs longs cheveux lâchés laissent apparaître leurs visages puis les cachent tour à tour. Eugène passerait là des après-midis entiers si la pluie n’était pas si souvent au rendez-vous ; encore s’y est-il si vite habitué que celle-ci ne le fait plus courir. À l’exemple des autres habitants de la ville, il ne sort pas sans un parapluie ou un poncho imperméable. Et d’ailleurs, le parc ménage des grottes, des allées, des arcades vers lesquelles les connaisseurs savent se diriger d’un pas tranquille aux premières gouttes ; l’occasion d’échanger de plaisantes remarques avec les personnes qui s’égayent ainsi que vous, puis qui vont s’immobiliser, debout comme des statues de marbre dans des niches de verdure ; de belles dames auxquelles sans cela vous n’auriez pas osé adresser la parole, ou elles à vous ; qui toutes ne sont pas jeunes et qu’on a chargé d’aller chercher leurs petits-enfants à la sortie de l’école. « Vous aussi vous attendez l’heure d’aller chercher vos petits enfants à l’école ? — Hélas, non, je n’ai pas cette chance. Je crois que je vais aller m’abriter à la bibliothèque. — J’y emprunte des romans, épais de préférence. De chacun j’oublie l’histoire aussitôt que je passe à un autre. Mon mari me dit que je devrais tenir un carnet, prendre des notes ; que ce serait excellent pour la mémoire. Eh bien, au revoir monsieur, et peut-être à un autre jour. »

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