Rembrandt vs Derrida

Simon Clarac assis chaque jour, un peu avant midi, devant la Femme se baignant dans une rivière, dans la salle qui lui est consacrée au Musée des Maîtres Anciens, ce qui fait de lui une légende vivante de Torquedo. Ne feignant d’ailleurs pas toujours une concentration exagérée, la regardant à peine même quelquefois, plutôt occupé à manger son sandwich. Les brèves notules qui sont consacrées à Simon Clarac, ici ou là, dans la presse internationale, avec quelquefois une photo. Quand on parle de Torquedo, comment ne pas parler du Musée des Maîtres Anciens et, à propos du Musée des Maitres Anciens, comment ne pas évoquer la Femme se baignant dans une rivière, qui est l’une des œuvres les plus importantes qui y sont conservées et, quand on mentionne la Femme se baignant dans une rivière, comment ne pas mentionner aussi le personnage qui, depuis plus de vingt ans, vient s’asseoir devant elle chaque jour un peu avant midi. S’est-il expliqué sur la passion que lui inspire cette œuvre dont personne ne peut douter par ailleurs qu’elle soit l’une des plus belles et des plus émouvantes de toute l’histoire de la peinture occidentale. Paul, le chef du rang du Rigoletto, étant l’une des personnes avec lesquelles on le voit échanger le plus volontiers (ou plutôt c’est Simon Clarac qui parle et Paul qui écoute, surveillant en même temps, du coin de l’œil, les jeunes serveurs qui dressent les tables), ce qui fait de Paul le grand témoin de Simon Clarac, celui qu’on interroge le plus souvent à son propos, et qui répond le plus volontiers d’ailleurs quand on l’interroge. La fascination que Simon Clarac éprouve pour ce tableau sur lequel on identifie la figure de Hendrickje Stoffels, vêtue d’une seule grande tunique blanche, largement décolletée et qu’elle relève des deux mains très haut sur ses cuisses nues pour entrer dans l’eau d’une rivière qu’elle contemple, les cheveux lâchés, la tête penchée en avant (que regarde-t-elle, au juste, seraient-ce des petits poissons qui glissent entre ses pieds), la-dite Hendrickje Stoffels étant la servante et concubine qui vient partager la vie de Rembrandt après que Saskia van Uylenburgh, son épouse, meure de phtisie à l’âge de trente ans, en 1642. La haute stature de Simon Clarac, le manteau ouvert, le ventre proéminent, la démarche lourde, mal assurée. Comment il est possible se rendre célèbre à bon compte, devenir une figure légendaire de Torquedo, sans rien produire, ou presque. Or il se fait qu’Eugene trouve auprès du même Paul un accueil très favorable, si ce n’est que cette fois c’est plutôt Paul qui parle et Eugène qui écoute. De quoi est-il question entre eux. De Simon Clarac, bien sûr, mais pas seulement. De l’histoire de Torquedo, de son charme, des artistes, des intellectuels qui y ont vécu, de son statut très particulier de capitale culturelle, de la manière qu’elle a (qu’elle a toujours eue) de symboliser ce que Jacques Derrida, à la fin de sa vie, appelait l’Europe déterritorialisée
— Et vous l’avez vu ici, je veux dire Jacques Derrida ?
— Bien sûr. Il ne se passait guère d’année sans que monsieur Derrida vienne passer une semaine chez nous, pour se reposer, pour travailler. Il écrivait très vite, voyez-vous. Je l’ai vu à cette table écrire pendant un après-midi entier, sans lever la tête, puis soudain il commande un chocolat et me lance "C’est fait, Paul, j’ai terminé de rédiger ma conférence, si bien que je vais pouvoir profiter, l’esprit tranquille, des trois jours qui me restent". Il voyageait sans cesse, voyez-vous. Il était attendu partout. C’était un monsieur d’une grande simplicité, d’une extrême gentillesse. Il lui est même arrivé de m’interroger à propos de ma passion pour les chevaux.

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