Si le ciel s'allume

— Bonjour Esther, le soleil est revenu ?
— Je ne suis pas encore sortie, mais il semblerait que oui.
— L’air est tout frais, tout neuf. On a fait la lessive.
— Votre soirée avec Denis s’est bien passée ? Vous étiez seuls ?
— Oui, tous les deux. Il avait préparé un petit sauté de veau, nous avons bu de la bière et écouté de la musique. Il possède une platine et des enceintes très sérieuses. En revanche, il m’a appelé ce matin pour m’annoncer que des échauffourées avaient eu lieu, dans la nuit, du côté de chez vous.
— J’ai été réveillée par des clameurs, mais je n’ai rien vu. Et la radio, jusqu’à présent, n’en dit rien.
— Cela arrive quelquefois ?
— Oui. Par périodes. Mais il est difficile de savoir ce qui se passe vraiment. On raconte que les Sansnoms descendent de Grazella et commettent des pillages. Pourtant, le lendemain, on n’en voit guère de traces. Deux ou trois vitrines brisées. Des vols de bijoux, de manteaux, d’appareils ménagers. De nourriture parfois.
— Denis parle plutôt d’affrontements, de batailles rangées. Les Sansnoms ne sont pas seuls dans la rue. Il affirme qu’ils se heurtent à d’autres groupes.
— À la police, peut-être ?
— Selon lui, la police n’envoie plus aucun homme dans les rues. Seulement des drones.
— Il semble bien renseigné.
— Vous n’avez jamais vu de drones ?
— Si, bien sûr. À la porte des lycées, devant les banques, aux carrefours. Ils surveillent.
— Et la nuit, ils dispersent les émeutiers.
— Mais, si ce que dit Denis est vrai, contre qui se battent les Sansnoms ?
— Il les appelle les Sabreurs. Il affirme qu’ils visent à renverser la République. Qu’ils ont des appuis dans la police. Que les meilleures familles ont des fils et des filles qui grossissent leurs rangs. Tandis que les Sansnoms sont souvent des étrangers en situation irrégulière. Les Sabreurs prétendent débarrasser Torquedo des Sansnoms. Mais, d’après Denis, les Sansnoms ne seraient qu’un prétexte dans leur stratégie pour prendre le pouvoir.
— Denis serait du côté des Sansnoms ?
— Et vous, Esther, vous seriez plutôt de celui des Sabreurs ?
— Maintenant que vous avez dîné chez Denis, où vous n’étiez que deux, qu’il vous a régalé de son excellent sauté de veau, il faut que vous veniez dîner chez moi.
— Mais ensuite, mon retour dans la nuit, poursuivi par des drones ? Vous m’imaginez occupé à courir sur le pont qui traverse le faisceau de triage ? Les clochards, au passage, tendant la patte pour que je tombe. J’en ai des sueurs.
— Nous vous appellerons un taxi.
— Et s’il se trouve que c’est une nuit d’émeutes ?
— Ni le tramway ni les taxis ne rouleront alors. Vous ne pourrez plus partir. Mais nous aurons tout le temps de comparer différentes versions des sonates de Haydn. Et nous regarderons ensemble, par ma fenêtre, si le ciel s’allume.



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