Sous les ponts

Mes parents m'affirmaient que, chassé par son père, il dormait sous les ponts. Il s’appelait Claude, il était mon cousin, vieux peut-être de seize ans lorsque j’en avais six. Nous n’avions pas la moindre photo de lui, nous ne savions pas même si les ponts sous lesquels il dormait étaient ceux d’Algérie ou de France, où nous-mêmes habitions désormais ; mais comme j’avais appris à prier pour lui, chaque soir, agenouillé au pied de mon lit, j’avais tout loisir de l’imaginer sur les routes, dans les gares, et l’idée que je m’étais faite en priant continuait ensuite d’habiter mon sommeil. 

Sa mère était la sœur aînée de la mienne, elle était remariée, avait d’autres enfants, et pour une raison que j’ignorais, que je n’ai jamais voulu savoir, sans doute une faute qu’elle avait commise, elle ne pouvait rien pour lui. Ma tante n’avait pas plus de nouvelles de cet enfant que nous n’en avions nous-mêmes, et seule ma mère s’autorisait à évoquer son nom lorsque celles-ci se retrouvaient seules et que ma tante se sentait libre de pleurer. 

Or, un jour il est réapparu. Il a frappé à la porte de mon grand-père qui était aussi le sien, et celui-ci l’a accueilli comme s’ils s’étaient quittés la veille. Ils riaient de se revoir, et le personnage que nous découvrions ne correspondait pas du tout à l’image du vagabond, chevelu, mal vêtu et amaigri que je m’étais faite. Il se présentait fièrement comme un matelot de la marine nationale, venu du bout du monde, bénéficiant d’une permission régulière, au terme de laquelle il rejoindrait sans état d’âme le bâtiment qui l’attendait, je ne sais plus si c’était à Toulon ou à Brest, se vantant, en outre, de ne pas fumer ni boire une goutte d’alcool. 

Nous sommes devenus camarades. J’étais impressionné par la rondeur parfaite de son paquetage, presque aussi haut que lui, qu’il trimbalait sur l’épaule, et dont à plusieurs reprises il m’a montré comment il était habile à le vider, étalant tout ce qu’il contenait et qui comprenait, outre ses vêtements, un rasoir électrique et un poste à transistor, sur le sol de la petite chambre qu’il occupait chez mon grand-père, puis de tout remballer, à la même vitesse prodigieuse qu’un prestidigitateur fait rentrer une colombe battant des ailes dans un chapeau haut de forme qu’ensuite il replace sur son crâne. Puis nous sortions nous promener dans la ville qu’il découvrait, où je lui servais de guide, tandis que lui, de son côté, se déclarait capable de me défendre contre n’importe quels assaillants ; et comme, d’assaillants, il ne s’en présenta jamais, le matelot eut tout loisir, aussitôt que nous nous trouvions dans la rue, de m’apprendre certaine chanson délicieusement indécente de Michel Polnareff. 

Ce garçon était aussi aimable et lumineux qu’on puisse l’être. Je ne lui posais aucune question sur son passé, sans doute m’avait-on recommandé de ne pas le faire, et lui-même n’en parlait pas, comme si ce passé n’avait pas existé, qu’une fée l’avait effacé. Pour autant, les autres images, de l’enfant chassé, hantant les gares et les ports où il avait pu trouver à s’employer et à dormir avant de s’engager dans la marine de guerre, ne s’effaçaient pas de ma mémoire. Elles se superposaient à celles de l’homme qu’il était devenu, que je côtoyais dans la clarté des choses réelles ; et c’était comme si, le connaissant tel qu’il m’apparaissait enfin, je n’en ressentais que plus d’amitié pour celui, obscur, que j’avais imaginé sans presque rien savoir de lui, mis à part son prénom, que nous étions cousins, presque des frères, et que peut-être, tandis que je m’apprêtais à m’endormir dans la chambre attenante à la cuisine où mes deux parents s’entretenait à voix basse, celui-ci faisait la route parmi les clochards célestes.

Bientôt je devais découvrir les figures d’Arthur Rimbaud et de Bob Dylan, et celles-ci aussitôt m’ont paru familières, tant elles m’ont fait songer à ce personnage que je regardais comme un héros, même si ce héros ne se souciait pas de rencontrer la gloire, mais seulement d’obéir aux ordres qu’on lui donnait sur des navires grands comme des îles, et de sentir le vent du large aussi bien que l’Ismaël de Herman Melville. Et à présent encore que je suis vieux, que Claude est mort depuis de nombreuses années déjà, loin de moi, sans que nous nous soyons revus, si le matelot continue de me rendre visite quelquefois, c’est plutôt pour le vagabond que je prie In the darkness of my night / In the brightness of my day, comme Bob Dylan chante de sa voix nasillarde, à propos d’on ne sait quel amour de jeunesse, dans Girl from the North Country.
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