Tisserand de rêve

Une nappe de nuages a pesé toute la journée sur l’horizon de mer. Au-dessous, des rayons de soleil dardaient comme des flèches. On a attendu que l’orage éclate mais il n’est pas venu. De courtes averses, comme des giclées de pluie. Il semble que personne n’ait vraiment travaillé, à Torquedo ; on se tenait debout derrière les fenêtres ou au bout des rues de Grazella à guetter ce qui allait se produire : la ruée des troupes ennemies amassées au fond du champ de bataille, les étendards en tête. Puis, très tôt, la nuit est tombée, épaisse, à peine percée par les éclairs du phare. Le vent a commencé à souffler. On savait qu’on n’échapperait pas à la tempête. Eugène a dîné au Nord-Nord, à l’intérieur cette fois. Il n’y avait guère que cinq ou six clients, des personnes qui se parlaient à voix basse, en rapprochant leurs fronts au-dessus des assiettes, peut-être parce que Denis passait un peu de musique, du Sony Rollins, Weaver of Dream, que pourtant on entendait à peine. Il est resté le dernier. Denis a éteint les plafonniers de la salle, il n’a laissé allumée qu’une lampe à abat-jour posée près de la caisse, il est allé derrière le comptoir remplir deux petits verres de calvados, et il est sorti avec. Eugène l’attendait dehors. Ils ont allumé des cigarettes. Le Sud-Sud, en face, était éteint depuis longtemps. Eugène a dit : "Vous connaissiez Grazella avant de venir vous y installer ? — Bruno m’avait envoyé des photos. J’avais quitté Bruno en Bretagne, quand il avait seize ans et moi vingt-cinq. Il s’entendait avec nos parents, moi pas. Mon père s’est toujours méfié de moi, je n’ai jamais su pourquoi ; aujourd’hui, avec le temps, je me suis fait une idée de ce qu’il voyait en moi qui lui faisait peur ; à l’époque, je comprenais seulement qu’il fallait que je m’engage dans la Marine, que je m’en aille aussi loin que possible ; ce que j’ai fait. On croit qu’on se rebelle contre ses parents, quand se sont eux qui vous chassent. Nous sommes restés plusieurs années sans nous écrire, Bruno et moi ; j’écrivais un peu à ma mère, le seul contact que j’avais gardé ; puis, un jour, il m’a annoncé qu’il quittait la Bretagne ; il s’installait dans le Languedoc, à Montpellier, avec une fille qu’il avait rencontrée et qui était de là-bas. Ils ont tenu un commerce qui appartenait à la famille de cette fille, ils se sont mariés, ils ont eu une enfant ; ils gagnaient bien leur vie ; plusieurs fois, il m’a invité à faire le voyage, mais ce n’était pas le moment ; puis un jour, il m’a annoncé la catastrophe : sa femme et sa fille étaient mortes dans un accident de voiture, sous ses yeux. Sa femme conduisait une voiture, avec l’enfant sanglée dans son siège, sur la banquette arrière ; lui les suivait. Dans un virage, une moto qui roulait en sens inverse a percuté de face, en pleine vitesse, la voiture de sa femme. La moto s’est encastrée dans la voiture ; elles sont mortes sur le coup. Un an plus tard, il s’est installé ici ; il avait acheté le Sud-Sud, qu’il tenait seul, comme aujourd’hui, et il m’a proposé de le rejoindre. J’ai d’abord hésité, puis je suis venu. — Il ne parle guère. — Ni avec moi, ni avec personne, je crois. Mais les filles trouvent cela sympathique. Rassurant. Cette douceur. Elles le consolent, tour à tour. — Vous, vous parlez, mais à propos des autres plutôt que de vous. — C’est vrai. Mais je n’en dis pas moins. D’après la météo, la tempête devrait se déclencher entre deux et trois heures du matin. Avez-vous prévu des bougies, des allumettes et une réserve d’eau ?" Avec la crise sanitaire, on a perdu l’habitude de se serrer la main. Ils se sont tapé sur l’épaule, sans se regarder, en tournant la tête, et Eugène s’en est allé chez lui, deux rues plus loin.



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