Tombée du soir

Panne ou grève des employés, le tramway s’arrête parfois. C’est le cas un vendredi où Eugène doit remonter à Grazella. Il déjeune au parc, puis la pluie le dérange, interrompant la partie de tennis dont il suivait le cours, assis derrière les grilles ; puis il cesse de pleuvoir.  Eugène s’aventure sur les quais, attiré par l’odeur de la mer ; et au moment de prendre le tramway à la station de la mairie, on lui dit que celui-ci est arrêté, qu’il ne repartira pas avant le lendemain. Le plus sage serait alors d’opter pour un taxi, d’en choisir un parmi ceux alignés sur le bord du trottoir, leurs carrosseries noires brillant au maigre soleil d’automne ; mais il se dit que deux ou trois heures de marche ne seront pas trop pour lui. Il connaît l’itinéraire, il n’a qu’à suivre la voie. Celle-ci serpente dans le quartier des affaires où sont aussi la cathédrale, l’opéra, le Musée des maîtres anciens, où on klaxonne, où les devantures des magasins sont les plus chics, où les passants sont habillés comme des mannequins ; puis lentement elle s’en dégage et emprunte des boulevards rectilignes, bordés de grands immeubles bourgeois, ornés d’atlantes et de cariatides, de balcons tarabiscotés, qui témoignent d’une opulence ancienne, mais dont on découvre, au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre, qu’ils sont mal entretenus, leurs façades décrépites, qu’ils sont de plus en plus délabrés, habités par des familles pauvres, qui font sécher leurs lessives aux fenêtres. L’après-midi s’achève, la circulation automobile se fait rare, et les enfants s’approprient la chaussée où ils jouent au ballon, tandis que les adultes sortent des chaises sur les trottoirs, où ils fument, boivent de la bière, se font couper les cheveux. Des radios diffusent des musiques qui ne sont pas de ce pays, les odeurs de cuisine évoquent elles aussi de lointaines colonies aujourd’hui perdues. Ici, tout le monde se connaît et les regards qui se tournent vers Eugène sont railleurs, peut-être menaçants. Il baisse la tête, accélère le pas. Et voici qu’à présent, les avenues s’écartent, le ciel du soir s’ouvre devant lui, et il se trouve à marcher le long d’un mur au-dessus duquel s’élèvent des ailes d’anges, des croix, des chapelles bâties de staff, de fer tordu et rouillé, ornées de fleurs en céramique et de plaques en marbre noir. C’est le cimetière de la ville. Paul, le chef de rang du Rigoletto, lui en parle parfois ; il lui suggère de le visiter pour découvrir tous les personnages célèbres qui y sont enterrés ; et Eugène comprend que, pour sa part, il y retourne le lundi, qui est son jour de congé, qu’il y entretient une tombe, et sans doute aussi qu’il y déjeune d’un sandwich, et peut-être même qu’il y fait la sieste, allongé sur un banc, sous le feuillage d’un grand arbre au feuillage qui s’agite et qui bruisse, comme s’il cherchait à vous parler. Le mur se dérobe à un carrefour, et c’est enfin, sur un pont, le franchissement de l’immense faisceau de triage des voies de chemin de fer qui marque la limite de la ville. En filant en tramway, Eugène avait déjà remarqué que des clochards y veillent et y dorment, assis ou couchés sur des bancs. Ils sont peu nombreux, les bancs se trouvant séparés par d’énormes vasques de ciment à l’intérieur desquelles poussent des plantes, et qui font que, d’un banc à l’autre, on ne se voit pas. Les bancs sont ainsi habités, comme des cabanes d’ermites, par des clochards qui regardent le vide où s’ébranlent les trains. Eugène passe devant eux, un à un, craignant de les déranger, mais les autres ne le voient pas. Enfin, le voici à Grazella. Il fait nuit maintenant. Les rues sont désertes, il voudrait s’y égarer, mais de loin il entend de la musique. Il parvient à la terrasse du Nord-Nord, où les tables sont presque toutes occupées et il décide de dîner là. Denis Goavec l’accueille, il lui choisit une table. On lui apporte du vin. Eugène est heureux de l’ambiance, de la musique, et de retrouver les visages des personnes qu’il aperçoit, le matin, à la terrasse du Sud-Sud. Il reconnaît, tout près de lui, l’Alpha B. en grande conversation. Leurs regards se rencontrent. L’avait-elle remarqué, elle aussi, de l’autre côté de la rue ? Mais bientôt, quelque chose le trouble. Si, le matin, ces personnes forment un groupe mélangé, elles semblent se répartir à présent, autour des tables, selon un critère approximatif : les garçons avec les garçons, et les filles avec les filles.



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