Tout de moi

Quand l’ambulance est partie, je me suis retrouvé seul. Le temps que je décide la direction dans laquelle m’en aller, si je retournais à l’hôtel ou si je m’éloignais encore, et j’ai eu envie d’appeler Nora. Il était l’heure où elle m’avait autorisé à le faire. Elle avait dîné, Georges dînait à la cuisine avec leurs enfants, elle se trouvait seule dans sa chambre. Il y avait deux semaines maintenant qu’elle ne quittait plus sa chambre et à peine son lit. Elle m’en avait averti. Le diagnostic était établi, elle attendait que le traitement commence. Nora habitait à Zurich. Je ne suis jamais allé là-bas. Je pouvais difficilement imaginer sa chambre, sa maison, une villa construite dans le style du Bauhaus, d’ailleurs je n’en avais pas envie. Je l’avais vue en photo, mais cela restait abstrait, une carte postale. Je pouvais imaginer ses enfants d’après les photos qu’elle m’avait montrées ; et, sur les photos, Georges demeurait tel que je l’avais connu. Ici, à Nice. Quand nous étions jeunes, presque des enfants. Mais je n’étais pas autorisé à me rendre à Zurich ; pas question que je lui fasse une visite. Nous nous reverrions aussitôt qu’elle irait mieux. Elle profiterait du premier moment de répit, car il y aurait un moment de répit, quoi qu’il puisse arriver ensuite, quitte à ce qu’elle porte un foulard noué sur la tête, elle trouverait un prétexte pour se rendre à Paris, et nous nous rencontrerions à Paris, ou peut-être quelque part du côté de Genève. Ou peut-être à Trieste, où nous nous étions promis d’aller ensemble. Qui donc a choisi le nom si triste et si noble de cette ville ? Son emplacement sur la carte et son nom, comment cela est-il possible ? Était-il imaginable qu’on puisse se rendre à Trieste, dans la vraie vie, dans le vrai monde, et y demeurer, ne fût-ce que quelques jours ? Descendre sur le port, le soir, à pied, pour y dîner ensemble, sur une terrasse éclairée aux bougies. Mais aussi bien à Genève, à Annecy ou à Lisbonne. Ou peut-être même à Buenos Aires. Je voulais lui raconter l’histoire du vieux monsieur qui avait glissé sous la pluie, dont le crâne saignait, le cuir chevelu ouvert, et que j’avais soutenu. Le rôle que j’avais joué dans cette petite histoire, cela la ferait rire en même temps qu’elle serait fière de moi. En réalité, après que l’ambulance était partie, je n’avais pas fait dix pas ; je m’étais abrité sous un porche. Rue Rossini. Le dos collé contre la porte. D’où j’étais, je voyais une brasserie ouverte ; tout de suite après, j’irais boire un whisky ; mais d’abord, il fallait que je téléphone. Et j’ai téléphoné. Elle était bien seule dans sa chambre, elle s’était attendue à mon appel ; et l’histoire, en effet, l’a amusée ; elle m’a félicité du rôle que j’y avais joué, comme un chevalier débarrasse le vieux roi, rencontré par hasard, du mauvais sort qu’une fée lui a jeté, avant de le rendre à sa dame. Comme des racines d’arbres se seraient entortillées autour de ses chevilles et l’auraient fait tomber, avant de l’attirer au fond d’une mare où il se serait noyé. Où il serait resté prisonnier, les yeux et la bouche ouvertes dans l’eau où frétillent de petits poissons. Et quant à elle, non, il n’y avait rien de nouveau à dire, le traitement commencerait demain ; oui, à l’hôpital ; l’ambulance viendrait la chercher le matin et la ramènerait le soir. « Ne m’appelle pas demain, Eugène, je ne serai pas en état, ni tout de suite après, je te ferai signe très vite, je t’assure ; non, il ne me manque rien. Georges est terrassé ; il fait le dur, mais je vois qu’il a du mal à rester près de moi ; et les enfants aussi. » Nous avons raccroché. J’ai remis le téléphone dans ma poche, la pluie avait cessé, je suis allé me planter debout devant le comptoir, dans la lumière de la brasserie, et j’ai bu deux whiskys coup dur coup. Puis je suis sorti et j’ai marché. Je suis descendu sur la promenade du bord de mer. J’ai mis mes écouteurs aux oreilles et j’ai écouté de la musique sur mon téléphone. Un album réunit les titres que Billie Holiday a enregistrés avec l’accompagnement au saxo de Lester Young. Beaucoup de personnes s’imaginent que Billie Holiday et Lester Young ont formé un couple, mais c’est une erreur. Ils n’ont jamais été mariés, il est peu probable qu’ils aient jamais été amants, mais le saxo de Lester répond à la voix de Billie, il s’enroule autour d’elle. Rien ne pourra jamais l’empêcher. Aucun mauvais sort, aucune fée. La mort n’a pas prise sur cela. Sur la Promenade des Anglais, d’autres cafés étaient ouverts où j’ai pu boire d’autres whiskys. La pluie s’est remise à tomber. J’ai marché jusqu’au port. Quand je suis rentré à l’hôtel, j’étais ivre, trempé, crevé comme un danseur, et le jour se levait.



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