Une version simplifiée

Lorsque Eugène arrive à Torquedo, c’est pour voir des tableaux dans un musée. Mais dès la premier soir, dans son hôtel, l’angoisse le prend au dépourvu. Il passe une nuit atroce et le lendemain matin l’angoisse est toujours présente, aussi vive. Le psychiatre qui le reçoit deux jours plus tard est inquiet de l’état qu’il constate. Il ne serait pas loin d’ordonner une cure de sommeil. À défaut, il prescrit une médication sévère et recommande à Eugène de ne pas reprendre aussitôt l’avion pour rentrer chez lui comme celui-ci exprimait d’abord l’intention de le faire. "Revenez me voir dans cinq jours, déclare-t-il, ce sera plus prudent, et nous déciderons ensemble." Hélas, quand Eugène retourne à son cabinet, cinq jours plus tard, son état semble s’être aggravé. Il dit qu’il n’a pas supporté les médicaments que le médecin lui a prescrits, qu’ils n’ont fait qu’augmenter son malaise. Le médecin le dirige alors vers un confrère psychiatre et psychanalyste. Il veut son avis. Or, dès l’issue de la première séance chez celui-ci, Eugène est rassuré. Il dira : "Je n’étais pas guéri, la crise n’était pas dénouée, mais je respirais de nouveau." Le psychanalyste — un homme plutôt âgé, du nom de François Garden, qui parle peu et semble cacher son visage derrière une lampe du bureau toujours allumée — lui fixe plusieurs autres rendez-vous, et Eugène n’en manquera aucun ; et chaque fois il ressortira de ces séances avec le sentiment de découvrir en lui quelqu’un d’un peu différent du tyran qui le tourmentait depuis l’enfance et auquel il croyait s’être habitué ; quelqu’un de pas beaucoup plus heureux, ni plus viril et courageux, mais comme une version simplifiée de lui-même. Capable de mieux accepter les hasards de la vie. De se promener la nuit dans des quartiers inconnus. D’écouter de la musique debout devant un porche où un flutiste a installé son pupitre. Et très vite il parait acquis qu’une cure est engagée, que Eugène est maintenant devenu un analysant du docteur Garden, ce qui a pour première conséquence de l’attacher à cette ville où il n’était jamais venu, dont il comprend mal la langue, encore qu’on n’y parle pas une seule langue mais plusieurs, où il n’a aucune attache, qui n’était rien pour lui que celle où sont conservées certaines œuvres parmi les plus importantes de la peinture du XVIe siècle européen, en particulier une Pietà de Veronese qu’il tenait à voir grandeur nature, dans un musée aux plafonds hauts, que les touristes à ce moment de l’année ont déserté et où les pas résonnent sur les planchers ; une ville qui devient ainsi, contre toute attente, son principal lieu d’habitation pour les années à venir.






 



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