Vous cherchez la lalangue

— Bonjour Esther, vous m’entendez ?
— Oui Eugène, et vous ?
— La pluie fait un bruit épouvantable. On se croirait à l’intérieur d’un tambour. J’ai été réveillé à trois heures du matin, et cela n’a pas cessé depuis.
— L’électricité n’a pas été coupée ?
— Non, chez vous non plus ?
— Non, j’ai la chance d’avoir un réverbère sous ma fenêtre et sa lumière me montre la pluie sur un coin de rue. C’est très beau.
— Vous gardez vos volets ouverts ?
— Non, bien sûr. Mais une latte de ma persienne est cassée, je crois même que c’est moi qui l’ai cassée, exprès pour profiter du spectacle.
— Et vous avez mis une chaise derrière votre fenêtre ?
— Non, je me tiens debout dans l’encadrement, le nez à la vitre, sous les rideaux.
— Votre coin de rue est désert, j’imagine ?
— Il est interdit de sortir, pourtant oui, quelquefois une silhouette. C’est très rare, mais cela arrive. Je rêve de les photographier, de si loin, dans si peu de lumière, mais c’est impossible. C’est à peine si je les distingue.
— Et vous n’avez pas froid.
— J’ai des chaussettes aux pieds, et je bois du thé. Je quitte ma fenêtre pour aller à la cuisine me servir du thé, et je reviens. J’adore le parfum du thé quand il pleut ainsi. Et vous ?
— Je bois du café. Mais le goût n’est pas génial.
— Il faut que je vous apprenne à boire du thé, vous ne devez pas savoir. Il faut que je prévoie une formation. Et vous écoutez la Traviata ?
— Non, je me repose de la Traviata en écoutant des quatuors de Haydn. C’est parfait pour la circonstance. Ah, Denis Goavec m’a appris que mon Alpha B. s’appelle en réalité Sidonie et qu’elle est professeur de yoga.
— Sidonie Grégoire. Bien sûr. Son studio est tout près d’ici. Minuscule. Elle ne donne pas plus d’une douzaine d’heures de cours par semaine, et ses tarifs sont exorbitants. Mais on ne peut plus appartenir à la haute société de Torquedo sans être ou avoir été de ses élèves. Et elle ne se rend au domicile de personne, même des plus riches.
— Denis me dis qu’elle vit en couple avec une jeune femme qui a un petit garçon et qui enseigne la danse ici, à Grazella. Elle va dans les écoles.
— Avez-vous de quoi manger ?
— Oui, des boites de sardines. J’avais pris mes précautions.
— Denis rouvrira demain ?
— Il me propose d’aller dîner chez lui, ce soir, au-dessus du restaurant. Si la pluie se calme.
— Avec lui, vous n’écouterez pas du Haydn.
— Plutôt du Jimi Hendrix. Vous avez remarqué comme, dans le chant, qu’il s’agisse de la Traviata, de lieder ou de blues, on comprend si peu et si mal les paroles ?
— Je vois que vous cherchez la lalangue. Que vous tirez la lalangue.
— J’en ai le goût.
— J’entends. Et je propose que, pour aujourd’hui, nous en restions là.



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