Ce garçon était un ange

La première fois qu’Eugène s’est rendu à pied du centre de Torquedo à son faubourg de Grazella, c’était parce que le tramway se trouvait à l’arrêt, tandis que ce soir-là il fonctionne bien. Il choisit de refaire ce que les circonstances lui ont d’abord dicté  : une traversée de l’obscurité qui n’est pas sans danger mais qui lui a fait éprouver un sombre plaisir, une sorte d’extase dont le goût lui manquait et que la pluie, cette fois, rendrait plus exquise. Et pourtant, tandis qu’il s’éloigne sur les longs boulevards rectilignes, tendus vers plus de pauvreté, incrustés d’exotisme, tandis que la pluie tambourine sur son parapluie, mouille jusqu’au verre de ses lunettes et qu’il écoute en même temps la musique symphonique du maître autrichien, sa puissance, son emphase romantique, tambours et cuivres, l’armée des cordes qui ploient comme les blés sous le vent et se redressent d’un mouvement glissant, sous la même caresse, il lui vient à l’esprit que le premier trajet en avait déjà reproduit un autre, à peine plus ancien. Cette expérience d’un voyage dans la nuit, il l’avait déjà faite. Il marche en veillant à ne pas basculer dans les flaques qui s’offrent comme des miroirs luisants devant lui, et soudain il songe à une soirée passée dans un appartement de la rue du Mont-Cenis. Nora était morte alors depuis plusieurs mois ; n’ayant plus lui-même d’appartement à Paris, il logeait chez une amie qui avait été la plus ancienne amie de Nora, avec qui il pouvait parler d’elle et qui habitait dans un tout autre quartier du même XVIIIe arrondissement : une zone largement déshéritée, en cours de réhabilitation, dans les rues et les jardins de laquelle rôdent les marchands de crack et leurs clients faméliques, aux yeux exorbités, semblables aux faux « Musulmans » des camps de concentration nazis ; et il avait eu la surprise de recevoir un coup de téléphone d’Albert qui l’invitait à dîner chez lui, au milieu des escaliers de Montmartre, au-dessus des vignes qui bordent la rue Saint-Vincent. Et Eugène avait d’abord failli raccrocher, en rage qu’il était d’avoir perdu l’amour de sa vie, de n’avoir pas pu être auprès d’elle dans ses derniers moments, et même de n’avoir été informé de son décès que plusieurs jours après les funérailles, par un message sibyllin de Georges, envoyé depuis le téléphone de sa femme, dans lequel il le vouvoyait, comme s’il ne se souvenait pas qu’ils avaient été ensemble au lycée, qu’ils avaient appartenu à la même petite bande dont Nora constituait le centre, étant celle à laquelle toutes les autres filles s’efforçaient de ressembler, imitant sa manière de s’habiller, sa démarche en mocassins trop lourds, de s’adresser aux garçons, de filer sur son VéloSolex, l’imperméable ouvert sur ses jambes gainées de collants colorés, bleus, verts, rouges ; mais Albert en la circonstance avait su lui parler, il avait dit : « Je devine qu’il ne doit pas être facile pour vous de m’entendre, mais sans doute vous souvenez-vous que nous avons dîné ensemble, réunis par maman, il y a quelques mois à peine, et je suis certain qu’elle serait heureuse de savoir à présent que nous renouions le dialogue, vous et moi, que nous devenions amis. » Comment résister à de tels arguments ? Ce garçon était un ange. Il avait accepté.

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