Derrière l’île

Denis a un voilier amarré au port. Aussitôt qu’il peut s’échapper du Nord-Nord, il descend faire un tour avec lui, il le sort de la rade. Il y a une île à deux heures au large, avec un monastère et quelques vignes, où une navette amène les retraitants, le courrier et la nourriture ; les voiliers font des boucles en penchant sur les vagues ; ils tournent autour et reviennent, ou alors ils vont chercher une autre île à deux heures plus au large. Denis est un excellent navigateur ; à Tahiti, il emmenait des clients ; il pourrait le refaire. Eugène a accepté d’embarquer avec lui, mais c’est pour lui dire au revoir. Il laisse Denis manœuvrer tout seul, il a froid, il claque des dents, ne sort pas les mains des poches de son caban. Denis était prévenu, il se débrouille avec la voile et le vent. Le ciel est couvert, un peu de pluie se mêle aux embruns. Puis, quand ils parviennent derrière l’île du monastère, un rayon de soleil perce les nuages et la mer est plus calme. Presque lisse. Denis amène la voile et laisse dériver. Il s’assied devant lui et dit : « Ainsi, c’est décidé, tu pars ? — Oui, mon séjour finit là. Il a duré un an. Cela fait un moment que j’en parle à Esther, nous aurions pu bricoler quelque chose ensemble, mais elle préfère rester ici. Je la comprends. — Mais toi, pourquoi veux-tu partir ? — Pour retourner dans le monde. Torquedo m’apparaît comme un décor d’opéra. Je ne déteste pas y figurer, mais je me dis que j’ai peut-être une chance encore dans le monde réel. — Une chance de quoi ? — De marcher dans des rues qui existent, de me planter de nouveau sur le pont Marcadet, de me retrouver dans certains lieux où j’ai été avec Nora, de parler avec son fils et la compagne de son fils. Je ne referai pas ma vie. Je l’accepte telle qu’elle est. Je suis le veuf d’une femme qui n’a jamais été la sienne. Mais personne n’est jamais à toi. — Tu as fini ton analyse ? — Bien sûr que non, je suis trop vieux pour ça. Garden m’a donné l’adresse d’un confrère, à Nice. Je continuerai avec cette personne. À mon rythme. — Tu vivras à Nice ? — Entre Nice et Paris. Il se peut que je recommence à voyager pour des concerts. De jeunes pianistes sont arrivés sur la scène. Ils ont besoin qu’on parle d’eux. Et si ce n’est pas moi…? »



Commentaires

Articles les plus consultés