D'où vient ta solitude ?

Puis, au milieu de la quarantaine (1996), une personne de la moitié de son âge le tire par la manche. Cela se passe à Lucerne, au Festival Academy de musique contemporaine créé par Pierre Boulez. Elle est venue là pour écouter et pour compléter ainsi sa formation. Elle s’appelle Agathe et elle est saxophoniste dans l’orchestre de fanfare des pompiers de Lons-le-Saunier, au sein duquel son père joue du trombone, et elle est altiste dans un quatuor à cordes qu’elle vient d’intégrer, où elle est la plus jeune et qui complète, modestement d’abord, le salaire qu’elle reçoit du conservatoire de sa ville pour les cours qu’elle y donne. Comment a-t-elle pu savoir qu’Eugène est le fils d’un boucher ? Or, elle le sait. Plutôt que le tirer par la manche, elle s’accroche à son bras et elle l’interroge : « Et Claudio Arrau, et Martha Argerich, et même Pierre Boulez, Eugène, les avez-vous connus ? » Et celui-ci, bien sûr, est heureux de raconter. Il enfile les anecdotes. Et puis, cette façon qu’elle a de s’accrocher à son bras le justifie d’enfoncer la main dans la poche de son pantalon, quitte à le déformer, ce qu’il n’osait plus faire depuis longtemps. Ainsi il peut se croire un acteur de cinéma. Puis, au restaurant. elle s’assied à sa table. Puis, elle demande à goûter son vin, dont elle boit une gorgée dans son verre (« Non, cela me suffit, je ne bois jamais, c’est juste pour faire comme vous »). Puis, elle l’accompagne dans sa chambre d’hôtel et demande si cela ne l’ennuie pas qu’elle dorme ici (déjà elle se penche sur la baignoire, ouvre le robinet, règle la température de l’eau et se dévêt). Elle est charmante. Elle a des cheveux châtain clair, qu’elle porte courts, qui bouclent à peine, et dans lesquels Eugène aime passer la main. Le premier violon de son quatuor s’appelle Arnaud, il en est le patron. Il entre en contrat avec agent anglais qui leur trouve des dates. Maintenant elle tourne beaucoup, mais ils ne manquent pas de s’appeler. Un soir qu’ils sont au restaurant (c’était à Londres, en 1997, Evgeny Kissin avait donné un récital inoubliable aux BBC Proms), Eugène parle enfin d’elle à Nora. Celle-ci regarde son assiette, semble ne pas entendre, ne répond pas, si bien que la conversation glisse sur un autre sujet. Mais plus tard, quand ils sont dans l’obscurité de la chambre, elle dit : « Jure-moi qu’elle est gentille avec toi, Eugène, quant à toi, je suis sûre que tu es gentil avec elle. Tu vois, cela me fait pleurer, mais je suis heureuse que tu me parles d’elle. Cela faisait si longtemps que tu ne me disais rien de toi, de tes rencontres, je n’osais pas t’interroger. Et je portais en moi ta solitude. Sais-tu comme elle était lourde à porter ? D’où vient ta solitude, Eugène ? D’où, de qui, de quoi la tiens-tu ? En as-tu une idée ? Je me disais que si un jour il m’arrive quelque chose. Épouse-la, Eugène. Nous continuerons de nous voir, si tu veux bien. Mais je n’aurai plus cette hantise de te savoir seul, une ombre qui marche, la nuit, dans les rues d’une ville inconnue, après le concert. » Cela a duré cinq ans, avec des vides, des tournées plus lointaines. Puis, Agathe a épousé le premier violon. Et, encore qu’ils s’étaient promis de se revoir, de s’appeler, ils ont oublié de le faire.



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