Jusqu’au dernier instant

Je n’ai rien répondu. Il n’y avait rien à répondre. Albert avait jugé important de me parler du capitaine Nemo ; j’avais longtemps été, sans le savoir, pour deux enfants, un personnage de roman, et cet avatar que je découvrais me convenait assez bien. Je l’emporterais avec moi. Il me ferait sourire, les soirs de pluie. Comme une mascotte. Albert s’est levé pour préparer de la tisane et pour nous rapporter de la cuisine des croquants aux amandes. Irmine avait ouvert une fenêtre dans l’encadrement de laquelle elle fumait une cigarette. En me penchant près d’elle, je pouvais sentir la profondeur mouvante du jardin sauvage qui se creusait dessous, comme un gouffre. On devinait la foule d’oiseaux et de petits mammifères qui devaient l’habiter. Irmine m’a parlé d’une série américaine qui passait sur Netflix mais mon esprit était ailleurs, fatigué et je ne parvenais pas à suivre son propos. J’ai bu la tisane. Son parfum était celui d’une chambre d’hôtel où nous avions dormi, près d’une rivière et des tennis. Il fallait que je m’en aille. Albert est allé chercher ma veste puis, au moment où je la lui prenais des mains, comme nous étions debout tous les trois, prêts à nous séparer, il a ajouté : « Vous vous connaissiez depuis très longtemps. Depuis toujours. Après sa mort, nous avons retrouvé des lettres, des photos. Pourquoi n’avez-vous pas épousé ma mère ? » La question m’a surpris, elle était indiscrète, émouvante et, pour masquer mon émotion, j’ai répondu très vite, comme une boutade : « Parce que je l’aimais. » Albert est resté sans voix, il a souri. Près de lui, Irmine a voulu nous venir en aide. Elle a dit : « Nous connaissons cette réponse, Eugène. C’est celle, historique, que Miles Davis fait à Jean-Paul Sartre quand celui-ci lui demande pourquoi il n’épouse pas Juliette Greco. » Le regard d’Albert restait fixé sur moi. Irmine avait raison. Je ne pouvais pas m’en tenir à une citation, à un paradoxe, à une formule aussi romantique qu’elle soit. J’ai ajouté : « Parce que je n’étais pas certain de pouvoir remplir le rôle de mari et de père sans faillir d’une manière ou d’une autre, à un certain moment. Parce que je n’étais pas certain de pouvoir assumer, dans tous les cas, sous tous les aspects, ce que vous appelez aujourd’hui la norme mâle. Et que Nora un jour ou l’autre m’en aurait voulu, que je l’aurais déçue et que c’était là quelque chose que je n’aurais pas supporté, comprenez-vous, que ne voulais pas imaginer. Et pendant toutes ces années, je n’ai pas regretté ce choix, et elle non plus, je crois. Mais aujourd’hui, je sais que j’ai eu tort. — Vous dites cela parce que vous n’avez pas eu d’enfant avec elle ? — Non, Nora vous a eus, votre sœur et vous, et je sais qu’elle en a été infiniment heureuse, et je n’ai jamais été jaloux de ce bonheur qu’elle a connu, ni de celui de votre père. Mais je sais aujourd’hui que j’ai eu tort, que j’ai manqué le principal ; et c’est comme si tout le bonheur que nous avons connu ensemble ne comptait plus, qu’il se trouvait englouti au fond des mers, ou là au fond de votre jardin sauvage où les petits animaux viendront en dévorer les restes. Je sais et je dis que j’ai fait le mauvais choix seulement parce que je n’étais pas auprès d’elle quand elle a souffert et qu’elle est morte. Cela me brise, me vide, voyez-vous ? C’est comme si tout était nié. Le seul moment de ma vie où j’aurais su tenir mon rôle. Car je l’aurais tenue, elle, dans mes bras, une nuit après l’autre, un jour après l’autre, jusqu’au dernier instant. Je vous remercie tous les deux de m’avoir reçu, mais maintenant il faut que je m’en aille. »

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