Partita N° 2 en do mineur, BWV826

L’opéra de Torquedo jouit d’une renommée internationale. Il a le soutien des vieilles familles qui y ont leurs loges attitrées depuis plusieurs générations, où les dames apparaissent les soirs de premières vêtues d’un luxe extravagant, et qui, au sein de la prestigieuse société des Amis de l’opéra, rivalisent de largesses dans les aides financières qu’elles lui accordent.  L’opéra est avec le Musée des Maîtres Anciens le dernier grand témoin d’une époque où, depuis Torquedo, d’intrépides navigateurs partaient à la conquête du monde. Torquedo a beau n’être plus qu’une minuscule république, on tient à y entendre des musiques, à y voir des costumes et des décors, à y célébrer des voix, à y applaudir des mises en scène dignes des métropoles qui occupent aujourd’hui le premier rang planétaire. Pour autant, l’art contemporain n’y est pas totalement négligé, il intéresse une autre partie du public et trouve son lieu dans un vaste bâtiment situé sur le port. Celui-ci est connu pour avoir servi de bagne. Il compte trois étages et des caves ; il est construit en blocs de granit et, dans ses murs épais, les fenêtres sont étroites. Longtemps il a servi d’entrepôt, aujourd’hui on y circule dans des dédales de couloirs et de salles où des artistes de toutes disciplines ont fait leurs ateliers. Il est ouvert le soir, sans que les artistes soient toujours présents, ni que les visiteurs puissent circuler partout. De grosses cordes sont tirées pour interdire certaines portes. Les curieux s’arrêtent, regardent à l’intérieur des salles d’où les artistes sont absents, éclairées par de faibles veilleuses, et ils voient, à la place des anciens prisonniers, parmi lesquels de pauvres fous, des tableaux sanglants comme des bœufs pendus aux crochets des boucheries. Ce soir-là, un prospectus numérique distribué sur tous les téléphones annonçait la performance d’un jeune pianiste japonais. Celui-ci viendrait jouer la Partita N° 2, en do mineur, BWV826, de Jean-Sébastien Bach, en réponse à la version historique que Glenn Gould enregistre pour la première fois en 1957. On entendrait une première fois la version de Gould, dans un espace habité par les images-fantômes du Canadien, son hologramme flottant autour d’un piano fermé, et même on entendrait sa voix ; puis, sans transition, le jeune Japonais viendrait s’asseoir au même piano, l’ouvrir d’une main ferme et rejouer l’œuvre toute entière. Eugène et Esther y sont venus ensemble ; ils sont arrivés longtemps à l’avance, craignant d’avoir à disputer leurs places à une foule d’amateurs ; mais il n’y avait personne pour les accueillir à l’entrée du bâtiment ; ils ont dû y errer avant de trouver la salle où aurait lieu l’événement, et quand celui-ci a commencé, ils n’étaient que cinq dans l’obscurité de la salle, debout ou assis sur le sol ; ce qui a eu pour conséquence qu’en sortant, ils ont parlé du menu miracle auquel ils venaient d’assister (l’un d’entre eux usant du mot joycien, sans doute exagéré, d’épiphanie), avant d’aller ensemble manger des frites et boire de la bière.



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