Résurrection

Après sa séance d’analyse, il achète des sandwiches et va déjeuner sur un banc du jardin, puis, quand il se met à pleuvoir, il se réfugie à la bibliothèque. Le bâtiment est ancien, d’une grande solennité, avec des plafonds voûtés comme ceux des cathédrales, où des rayons de soleil traversés de poussières tombent en obliques depuis de hautes fenêtres, sans éclairer suffisamment les tables où on garde allumées les lampes à abat-jour d’opaline verte devant lesquelles les lecteurs baissent la tête et se taisent. Eugène commande des livres pour faire comme tout le monde, mais il n’est pas là pour lire. Depuis peu, sur le conseil du docteur François Garden, il met par écrit ses rêves et les souvenirs qui lui passent par la tête. Longtemps il a composé ses articles de musicologie sur des fiches bristol, qu’il emportait au concert et partout où il allait en les glissant dans les poches de sa veste, mais à présent il s’est habitué au téléphone et à la tablette numérique. Que les mêmes notes se synchronisent automatiquement sur les deux terminaux lui paraît un miracle technologique qui le ravit et dont il ne se lasse pas. Chez lui, dans son lit, il écrit sur la tablette ; mais ensuite, quand il est dans les rues, il peut s’arrêter n’importe où, sous un porche, et sortir son téléphone de sa poche pour corriger une note, augmenter son texte ou enregistrer en quelques mots une nouvelle idée. Il travaille ainsi plusieurs heures parmi les autres, comme eux, la tête baissée. Quand au juste et dans quelles circonstances exactes a-t-il décidé qu’il ne disputerait pas Nora à Georges ni à personne d’autre ? Les phrases s’enchaînent, les mots viennent sans effort. Or, on est à un moment de l’année où la nuit tombe vite. Il regarde sa montre, glisse la tablette dans son sac à dos, rend les livres empruntés et s’en va vers la station de tramway ; mais son chemin passant devant le Rigoletto, il décide de s’y arrêter. Ce n’est pas encore l’heure du dîner, pourtant les tables sont déjà mises, avec leurs nappes blanches soigneusement repassées. Eugène choisit un guéridon placé derrière la vitre et il commande des œufs-mayonnaise. Paul en personne lui apporte son verre de vin rouge et ils en profitent pour échanger de maigres considérations à propos du cimetière où toute cette pluie finit par inonder les allées, et à propos des courses de chevaux pour lesquelles Paul mise chaque jour un peu d’argent, par l’entremise d’un bookmaker, et dont il suit le déroulement en levant la tête vers les écrans des quatre postes de télévision suspendus au plafond de la salle (« Je ne me suis jamais enrichi, mais je ne peux pas dire que je sois perdant »). Puis, comme il n’est pas pressé de partir, Eugène commande un second verre de vin ; puis, comme Paul est maintenant occupé à accueillir les premiers dîneurs, il peut contempler à loisir les gouttes de pluie qui perlent sur la vitre, irisées par les lumières des phares ; et, pour ne pas partir encore, il commande un troisième verre de vin. Enfin il paye et il s’en va. Il parvient ainsi à la station de tramway ; il attend sous l’abri, puis, quand le tramway arrive, il hésite ; il songe qu’il est équipé d’un K-Way ainsi que d’un excellent parapluie ; ses chaussures sont étanches ; le vin réchauffe l’intérieur de son corps en le mettant dans un doux état d’ivresse ; il n’a pas oublié ses écouteurs. Autant aller à pied. Et le voilà qui s’éloigne dans la nuit, cette fois d’un bon pas. Au programme, pour commencer, une symphonie de Gustave Malher. Pourquoi pas la n° 2 en ut mineur : Résurrection ?



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