Sur le pont Marcadet

Et alors, je suis reparti. J’ai descendu les escaliers de la rue du Mont-Cenis, dont Albert ne savait pas (et le lui dirais-je un jour ?) que nous nous y étions arrêtés, sa mère et moi, un dimanche d’hiver que nous nous trouvions à Paris, quand lui-même n’était encore qu’un enfant, duquel elle me parlait sans que je l’aie jamais vu autrement qu’en photo, et elle m’avait dit alors combien il lui aurait plu d’habiter là, un jour, à l’angle de la rue Saint Vincent, en quoi j’entendais que nous y habiterions ensemble, que nous nous déciderions à le faire tôt ou tard, pour ne plus jamais nous séparer, une perspective ou un simple fantasme qui me donnait du courage ; puis, à la mairie du XVIIIe, j’ai tourné dans la rue Ordener, et quand je suis arrivé sur le pont Marcadet, qui franchit l’immense faisceau de triage des voies de chemin de fer, je me suis arrêté, je me suis accroché aux grilles, comme un homme désespéré, comme un homme qui a bu et qui pleure, et là j’ai pris conscience d’avoir dit à Albert et à sa compagne ce que je n’avais jamais osé m’avouer jusqu’alors, que la mort de Nora brisait ma vie non seulement en ce qu’elle me privait d’elle mais, bien plus cruellement, en ce qu’elle dénonçait le choix que j’avais fait de ne pas l’épouser ; comme si nous avions voulu garder le meilleur pour nous, tandis que ce qui me manquerait à jamais était de ne pas avoir vécu avec elle le pire.

Gustave Manet. Le Chemin de fer (1873)

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