Un piano de rue

— Vous parliez des émeutes, la nuit. Reprenons à cet endroit, si vous voulez bien.
— Des émeutes ?
— Oui, des Sansnoms et des Sabreurs. Des combats de rue, la nuit.
— De la guerre. Des bruits de guerre, et de la peur. Je vais plutôt raconter une rencontre. C’était la semaine dernière. Je m’étais attardé à Torquedo. Je m’apprêtais à reprendre le tramway. Le soir tombait. Je marchais dans une rue déserte qui débouche sur la place de la cathédrale, tout près d’ici, quand soudain j’ai entendu un piano. J’ai tout de suite reconnu les Waldszenen, vous savez, les Scènes de la forêt, opus 82, de Robert Schuman, et plus particulièrement la quatrième composition, intitulée Verrufene Stelle, Lieu maudit en français. Une œuvre que je connais. Que j’ai entendue, jouée par les plus grands, la dernière fois c’était par Mitsuko Uchida, à Luxembourg, j’ai vérifié ensuite. Et là, c’était joué de telle manière, insistante, maladroite, que j’ai tout de suite pensé à un étudiant. J’ai levé la tête pour voir de quelle fenêtre sortait la musique, évidemment je n’ai rien vu, et comme je continuais de marcher, je suis arrivé sur la place et là, j’ai vu le piano installé sur le trottoir, et le jeune homme assis devant, qui en jouait.
— Oui, continuez. 
— J’essaie. On connaît ces pianos de rue. On en entend partout. À Londres. À Nice. Dans les gares. Le plus souvent, ils me mettent en colère, parce que ce sont des étudiants qui en jouent, et que leur façon de taper dessus, de plaquer des accords, n’est pas bonne pour eux. On se dit qu’ensuite, ils ne seront plus capables de jouer avec la délicatesse et la nuance qu’il faut dans un salon ou une salle de concert. Mais là, justement, il ne jouait pas trop fort, il ne cherchait à éblouir personne puisque la place était vide. Il travaillait son morceau comme il l’aurait fait dans sa chambre, mis à part que dans sa chambre, peut-être, il n’y avait pas de piano, raison pour laquelle il venait travailler ici. C’était émouvant. 
— Mais encore ? Qu’est-ce qui était émouvait ? À quoi songiez-vous ?
— À la guerre. Tout à coup je me suis aperçu que, chaque fois qu’on entend ces pianos de rue, toujours dans les quartiers anciens de nos villes d’Europe, derrière les cathédrales où s’envolent les pigeons, où ils battent des ailes, chaque fois on songe à la guerre. Remarquez que ceux qui en jouent le font avec toujours le même répertoire. Schumann, Chopin, Liszt, Rachmaninov. Parfois une pincée de Mozart pour détendre l’atmosphère. Mais plutôt les autres. Chopin surtout. Vous pensez au film de Roman Polanski. Vous pensez aux villes occupées, aux bruits de bottes des soldats allemands, aux arrestations, aux tortures. À tout cela. À tout ce que l’Europe avait produit de beau pour en arriver là. À cette horreur. À ce désastre. Certains, après cela, se demandent si l’Europe n’est pas en déclin. Comme si elle pouvait être plus en déclin aujourd’hui qu’elle n’a été alors. Un champ de ruines où les cadavres continuent de crier. Pas une cathédrale que des avions n’aient bombardée. Pas une façade devant laquelle on n’ait fusillé des partisans. Pas une cave où des familles ne se soient cachées en tremblant de faim et de froid. Pas un trottoir où on n’ait traîné des Juifs par les cheveux, où on ne les ait battus et achevés à coup de pied et de crosses de fusil, comme de monstrueux insectes. Et on se dit que c’est comme si toutes ces œuvres d’art n’avaient jamais rien fait qu’annoncer cela. Comme si Gustav Malher, mais aussi Freud et Kafka avaient pu savoir l’horreur qui nous attendait. Et qu’aujourd’hui…
— Oui, aujourd’hui ?
— Nous avons le droit d’être tristes. Ce n’est pas mal d’être tristes. Nous n’avons pas à nous efforcer de ne pas l’être. Que d’autres, ailleurs, continuent l’histoire, qu’ils fassent mine d’oublier. C’est leur affaire. Mais nous, ici, nous vivons dans ce temps aboli où les œuvres d’art n’en finissent pas d’annoncer ce qui s’est déjà produit. Que nous ne pouvons plus éviter, mais dont nous pouvons nous souvenir. Dont nous gardons le souvenir. Sans embêter personne.
— Si vous voulez bien, nous arrêterons ici.



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