Voyage et écriture

La carrière d'Eugène aurait été plus brillante s'il avait accepté de devenir le spécialiste d'un(e) grand(e) interprète. L'occasion d'acquérir ce statut s'était plusieurs fois présentée, en particulier le jour où Maria-João Pires avait proposé son nom à un éditeur parisien qui souhaitait lui consacrer un important ouvrage. La pianiste était une lectrice assidue de ses chroniques, elle l'avait rencontré à l'occasion de différents concerts, elle appréciait son écriture mais aussi, dit-elle, sa simplicité et sa distinction de vieux célibataire. "Je suppose que nous aurons à prendre le thé et à dîner ensemble plus d’une fois ; sans doute l’auteur de ce livre devra-t-il séjourner dans ma maison de Belgais, au Portugal, afin de consulter les archives qui s’accumulent ; alors, autant que ce soit lui." Et Eugène avait été flatté de ce choix, il avait remercié mille fois l'éditeur et Maria-João elle-même, par lettres, par télégrammes, par courriers électroniques, mais il avait refusé. Un tel projet réclamerait plusieurs années de travail ; il prétexta d'une santé défaillante, en réalité il ne voulait pas aliéner sa liberté dans un programme trop ambitieux. Eugène avait le goût du voyage autant que de l’écriture. Il était toujours prêt à "couvrir" des événements qui avaient lieu aux quatre coins de l’Europe. Rien ne lui plaisait davantage que de louer une voiture (il n’avait jamais possédé la sienne) et de suivre une route des Alpes jusqu’à la destination d’une ville autrichienne, d’une simple abbaye des Grisons ou de Haute-Engadine où se donnait un festival consacré au répertoire romantique. Il aimait découvrir l’hôtel, y poser ses bagages puis marcher dans les rues où la nuit tombait, en entendant le grondement d’une rivière dans le noir. Il aimait dîner seul dans un restaurant recommandé par le guide Michelin, choisir le vin, relire le dossier de presse qu’il ouvrait sur la nappe et prendre des notes déjà pour son article. Par-dessus tout il aimait relever le défi chaque fois renouvelé qui consistait à rendre compte des performances auxquelles il assistait, et qui étaient toujours d’une richesse remarquable, dans des "papiers" de moins de cinq cents mots. Avant que les outils numériques ne changent le métier, il avait écrit au stylo à bille sur des fiches bristol qu’il glissait dans les poches de ses vestes de tweed, qu’il oubliait, qu’il égarait, qu’il retrouvait et sur lesquelles sa prose délicate déroulait les longues volutes qui étaient sa marque de fabrique et que le rédacteur en chef du magazine aurait reprochées à tout autre que lui, mais qui faisaient de chacun de ses articles, une fois terminé, un "objeu" merveilleux de précision et de poésie (Eugène était un lecteur de Francis Ponge, inventeur du concept d’objeu). À l’unité de l’essai ou de la biographie, Eugène préférait le caractère intermittent et fragmentaire de l’écriture journalistique ; ce qui, en fin de compte, ne devait pas empêcher le livre. Dans les toutes dernières années, à l’éditeur qui lui avait proposé d’écrire sur Maria-João Pires, il proposa de réunir en un seul volume la collection complète de ses chroniques, à chacune desquelles il ajouterait en italiques des commentaires concernant le lieu et le jour où l’évènement s’était produit. L’éditeur avait beaucoup aimé l’idée et lui avait donné carte blanche. Eugène avait créé un nouveau dossier sur le disque dur de son ordinateur, il avait même acheté des fiches bristol pour tenter de retrouver ses anciennes sensations ; il les emportait au café et écrivait dessus, recto-verso, au hasard de ses souvenirs ; mais très vite après, il avait appris que Nora était malade et, de ce moment, pour lui le monde avait arrêté de tourner ; jusqu’à ce qu’il se retrouve à Torquedo.



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