À vous autres, hommes faibles et merveilleux

Cynthia Hansel m’a envoyé un message électronique pour me dire qu’elle se trouvait à Nicomède et qu’elle souhaitait me rencontrer. C’était un jour de grand soleil. J’ai pris l’autobus avec lequel j’ai traversé la ville et qui m’a déposé sur l’avenue du bord de mer. Nous avions rendez-vous sur un banc où elle était assise et regardait la mer.
— J'aurais dû vous prendre en photo, ai-je dit en lui tendant les deux mains. Mais, le temps que je sorte mon téléphone...
Elle était jolie. L’âge l’avait marquée mais elle avait évité d’avoir recours à la chirurgie esthétique, ses lèvres n’étaient pas refaites, elle ne portait aucun maquillage, ce qui lui donnait le visage d’une pomme lentement vieillie dont vous aviez envie de respirer le parfum.
— Le magazine vous a libérée? ai-je ajouté. Ne me dites pas que c’est pour moi que vous avez fait le voyage.
— Non, je suis venue voir ma mère. J’ai néanmoins un message à vous transmettre, mais nous en parlerons tout à l’heure. Comment allez-vous?
J’ai haussé les épaules. Elle s’était levée du banc à mon arrivée. Tout de suite nous nous sommes mis à marcher, côte à côte, et tout naturellement elle a pris mon bras. Nous étions chaudement couverts. Elle a ajouté.
— J’ai été surprise de vous savoir à Nicomède. J’avais pensé que vous n’y reviendriez jamais.
Nous avions le soleil en face. Pourquoi avions-nous choisi cette direction? Peut-être parce qu’elle nous éloignait de la ville. Au bout de la courbe que formait le rivage, nous apercevions l’aéroport.
— Quand nous étions-nous écrit pour la dernière fois? l’ai-je interrogée.
J’avais du mal à mettre les événements en perspective, à les classer dans un ordre chronologique correct. Le vent et la lumière, le froid aussi, me donnaient une impression de vertige. J’étais content qu’elle se soit accrochée à moi. J'avais peur qu'elle s'envole.
— Quand Livia était au plus mal, m’a-t-elle répondu. J’avais obtenu la commande d’un nouvel entretien. Un long article, peut-être même un livre. Vous m’aviez répondu qu’il ne pouvait pas en être question. Et vous m’aviez donné quelques détails sur ce que vous viviez alors. Vous m’avez parlé des nuits que vous passiez auprès d’elle. Des ambulanciers qui venaient la chercher pour de nouveaux examens qui la faisaient souffrir. De sa maigreur. J’ai été touchée de votre confiance.
— Je crois que je parlais à tors et à travers avec tout le monde, vous savez. D’ailleurs c’est vous qui me faites revenir en ville. J’habite un faubourg très pauvre, au fond de la vallée, et je n’en sors pas.
— On dit que vous vous êtes mis au service d’un groupe d’agitateurs politiques. Cela ne m’a guère étonnée.
— J’enseigne la langue, c’est tout ce que je sais faire. Vous non plus, je n’imaginais pas vous rencontrer ici. Votre mère habite à Nicomède?
— Ma mère finit sa vie dans une institution. Il y a très longtemps qu’elle habite à Nicomède. Parfois elle me reconnaît, d’autres fois, pas.
— Et votre fille habite-t-elle toujours avec elle?
— Ma fille?
— Oui, votre fille habitait bien chez votre mère?
— Qui vous a jamais parlé de ma fille, Nicolo?
Elle s’est arrêtée. Elle a détaché son bras du mien. Nous nous tenons face à face au milieu du trottoir. Elle cligne des yeux, elle penche la tête, le ton est monté, j’ai peur qu’elle se fâche.
— J’ai dit une sottise, pardonnez-moi, Cynthia.
— Vous n’avez dit aucune sottise, Nicolo. Ma fille habitait bien chez ma mère. C’est elle qui l’a élevée. Mais comment le savez-vous?
— Vous avez dû me le dire, ou quelqu’un d’autre l’a fait.
— Personne ne vous l’a jamais dit, je ne l’ai jamais dit à personne. Que savez-vous encore?
— Je peux le dire?
— Dites-le, Nicolo. Ne craignez rien. Maintenant je peux l’entendre.
— Votre fille souffre de troubles psychiatriques.
— Ma fille souffrait de troubles psychiatriques. Elle était schizophrène. Et elle a mis fin à ses jours il y a neuf ans. Ma mère ne se souvient pas d’elle plus que de moi. Ou alors, quelquefois, elle me prend pour elle. Regardez-moi, Nicolo. Vous lisez dans mes pensées.
J’ai agité la main devant mon front, devant mes yeux. Je voulais dissiper les images qui se formaient dans mon esprit.
— Reprenez mon bras, Cynthia, s’il vous plaît. Dites-moi que vous n’êtes pas fâchée, marchons et parlons d’autre chose.
Nous avons pris le thé derrière la vitre d’un établissement étincelant de verre et d’acier inoxydable. La nuit tombait déjà. Cynthia avait eu le temps de me parler de la proposition qu’un éditeur new-yorkais m’adressait par son intermédiaire.
— Vous écrivez et je vous relis au fur et à mesure. Quand le livre est terminé, nous le lui envoyons et il le publie. Il propose une avance. Pour nous deux.
— Quel genre de livre attendez-vous de moi?
— Un récit qui porte sur votre vie actuelle, depuis la disparition de Livia. On parle de votre retraite ici. De la délicatesse que vous mettez à vous retirer du jeu. Cela intrigue.
Sans lui répondre, j’ai évoqué en quelques phrases les personnes au milieu desquelles je vivais maintenant. Puis le départ de Rodrigo et Igor. Les craintes que m’inspirait l’attitude Mirko.
— Vous avez peur pour Carmen.
— J’ai peur pour toute la communauté. Mais oui, plus précisément pour Lourenço, Angelina et Carmen.
Il faisait tout à fait nuit maintenant. Nous regardions la vitre comme un tableau d’ardoise. Elle a pris ma main et elle a dit:
— Vous savez, j’habite tout près d’ici. C’était l’appartement de ma mère. J’ai changé tout ce que j’ai pu à l’intérieur, et c’est là que je viendrai m’installer bientôt, de manière définitive. J’ai déjà vendu mon studio de New York. J’habite chez une amie. Je campe un peu, mais ici tout est en ordre.
Elle s’est tue, elle a repris son souffle, elle m’a regardé puis elle a ajouté:
— Et je sais faire cuire les spaghettis. La sauce tomate est prête depuis ce matin et j’ai acheté du vin.
Nous avons parcouru cent mètres sur le trottoir des plages. Les mouettes faisaient des taches blanches sur le ciel noir. J’avais évidemment peur d’un malentendu. Mais si je m’étais retiré du jeu, ce n’était pas pour contrôler tout. Pour interdire le hasard. J’ai souri. J’ai approché mon visa du sien et, du bout des lèvres, j’ai fredonné une petite chanson.



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