Altrosogno

Je me souviens comme il faisait froid, à Altrosogno, lorsque j’étais enfant. Je me souviens comme le vent soufflait dans la cour de récréation de notre petite école. Les grands marronniers perdaient leurs feuilles qui crissaient, traînées sur le sol. Les portes en bois des cabinets claquaient lorsqu’on les fermait mal. L’école regardait la vallée. Nous y montions par des ruelles en escaliers en ayant froid aux jambes, et quand nous collions nos fronts aux vitres des fenêtres (tandis que le maître avait quitté la classe pour faire des polycopies sur une machine à alcool dont les relents lui montaient à la tête, comme chaque fois, les autres élèves chahutaient dans notre dos, debout sur les tables), quand nous sortions dans la cour où nous hésitions soudain à nous avancer, nous étions pris de vertige devant tant d’espace, tant de vide, de nuages et de pluies, devant tant de rochers pointus et d’arbres hérissés, devant tant de cris de corbeaux et de noirceurs accumulées. Que serait notre vie? Où irions-nous la vivre? Je savais être bon en calcul et que je devrais me prévaloir de ce talent comme d´autres de jouer de la clarinette ou du hautbois. D’abord descendre dans la vallée où sont des fermes et des moissons; puis marcher tout droit jusqu’à la mer. 

Je suis allé voir ma mère. C’était l’après-midi.. Elle était dans son petit salon, assise dans son fauteuil, devant le poste de télévision, occupée à regarder des bêtises. Je me tenais dans la chambre où je triais le contenu d’une boîte en carton que j’avais descendue du sommet de l’armoire. La porte entre nous était ouverte. Je la voyais de dos, ce qui était bien suffisant. Je m’efforçais de ne pas entendre les dialogues stupides du «soap opera» qu’elle était en train de regarder en hochant la tête comme pour approuver, comme si quelque chose dans tout cela pouvait avoir le moindre sens. Soudain, sans se retourner, elle a dit: 
— Tu te souviens de l’arpenteur?
Et soudain, oui, je me suis souvenu de l’arpenteur. Il logeait à l’auberge. Il était venu de loin pour effectuer un travail qu’on lui avait commandé, mais, maintenant qu’il était là, personne n’était capable de lui dire de quoi il s’agissait. Et, en attendant qu’on retrouve le projet qui avait été voté en une séance du conseil municipal, les frais de sa pension étaient payés par la mairie. Si bien qu’on s’était habitué à lui. Dans la journée, il se promenait dans le village, il montait jusqu’à l’église, il lisait le journal dans un coin de soleil qui le réchauffait à peine. L’après-midi il jouait aux échecs et aux dominos. On disait qu’il écrivait des lettres, qu’il les postait lui-même et qu’il en recevait d’autres. Les femmes et les jeunes filles le trouvaient beau, encore qu’il ne fût plus très jeune. Elles venaient à l’auberge rien que pour le voir.
— Oui, je me souviens.
— Il est revenu l’autre jour.
— Et alors?
— Alors, rien. Il était accompagné d’une femme très belle, souriante, qui le tenait par le bras et qui lui parlait en approchant son visage du sien. Et lui aussi souriait en hochant la tête. Il était aveugle.
— Tu as vu cela?
— Non, mais on me l’a raconté.



Commentaires

Numa a dit…
Récit captivant.
Dvorah a dit…
Oh oui, c'est bien ça, mais je ne crois pas qu'il soit sorti faire des photocopies, je crois plutôt qu'il était sorti faire des polycopies avec un stencil, qu'il a fait tourner la machine à alcool alors que des relents lui montaient à la tête, comme à chaque fois ...
Merci Dvorah. Tu peux voir que j’ai corrigé la parenthèse en tenant compte de ta remarque. Et même en reprenant ce que tu y as ajouté

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