Bonheurs et malentendus

À cent cinquante mètres derrière le Restaurant des Amis, la Cité Aristote, composée de cinq grands immeubles de sept étages chacun, disposés en U. Plusieurs centaines d’appartements, sans compter les caves, qui formaient une ruche. La plupart des membres de la Brigade habitaient là, mais où exactement? Quand les voitures de la police arrivaient au milieu de la cour, tout le monde était prévenu par les gamins qui jouaient au basket derrière de hauts grillages, puis par ceux qui gardaient les entrées; et quand ses hommes frappaient à la porte d’un appartement, l’activiste qu’ils recherchaient s’était déjà glissé dans un autre. On jouait à cache-cache.
Rodrigo était clairement le roi de la Cité, tout le monde l’aimait, le respectait, même les dealers, et Igor le suivait partout, toujours armé.
Le Restaurant des Amis et la Cité Aristote se trouvaient sur la rive d’un fleuve côtier qui, en aval, traversait une ville et dont l’embouchure était marquée par un jardin. Des palmiers, des mouettes, des roseaux, le sel et le sable de la plage. En revanche, si on suivait la route vers l’amont, toujours sur la rive du fleuve, on arrivait dans la montagne et, au-delà de la montagne, de ses gouffres, de ses cols, de ses pics neigeux, c’étaient d’autres pays. Les éléphants de Hannibal les avaient-ils passés?
En tout cas, les migrants arrivaient soit par la mer, soit par la montagne. Et la Cité Aristote était une étape dans leur parcours, un refuge momentané où ils pouvaient se reposer, se restaurer, se soigner, communiquer avec les leurs qui étaient restés au pays, apprendre donc la langue—les Arts, les Armes et les Lois du pays—avant de repartir.
Le soir, quand je terminais mon cours dans la salle de classe, derrière le restaurant, un gamin arrivait de la Cité avec un morceau de papier écrit de la main de Rodrigo, qui m’indiquait où il m’attendrait ce soir-là pour dîner; et quand j’arrivais là-bas, marchant dans la nuit, trouvant l’entrée de l’immeuble, montant l’escalier, frappant à la porte de l’appartement indiqué, je savais que, presque chaque fois, mon Dieu, c’était la fête. En plus d’enfants, de vieillards, de mères de familles, d’hommes farouches, de plats épicés, de bébés qui pleurent, il y avait de la musique.
Et d’autres fois, c’était Rodrigo qui venait avec Carmen, sa fiancée, qu’il tenait par le cou, et deux ou trois autres camarades, Igor fermant la marche, pour dîner avec moi au Restaurant des Amis. Et, dans ces cas, Lourenço baissait à moitié le rideau de fer, et sa fille Angelica acceptait maintenant que j’aille chercher des plats à la cuisine pour l’aider dans son service.
— Non, Monsieur Nicolo, par celui-là, il est trop lourd, vous me faites honte, mon père va me tuer.
C’étaient des moments de bonheur. Pourtant mes rapports avec la Brigade reposaient sur au moins trois malentendus.
Primo, il y avait bien longtemps que je n’avais plus de bureau au MIT, et que d’ailleurs je n’habitais plus à Cambridge (Massachusetts), ni ailleurs aux États-Unis, mais bien à Paris, près de la mairie du XVIIIe.
Secundo, il y avait bien longtemps aussi que je n’étais plus marxiste le moins du monde. La dernière fois que j’avais voulu relire trois pages du dernier livre que j’avais publié, et qui datait de plus de dix ans, je n’y avais rien compris. Je n’arrivais pas à me souvenir de ce que j’avais voulu dire à l’époque, ni pourquoi. Quelle mouche me piquait? Quel désir de gloire? Quel besoin de parler plus fort que les autres? Quelque chose entre temps m’était arrivé, qui avait fait de moi un autre homme, plus du tout en guerre avec le capitalisme mondialisé, ni avec quoi que ce soit d’autre.
Tertio, Rodrigo et les autres membres de la Brigade s’imaginaient qu’ils m’invitaient dans une ville que je ne connaissais pas, or c’était une erreur. Non seulement je connaissais Nicomède mais j’y avais vécu deux ans avec la femme que j’aimais.

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