Dans le jardin du monastère

J’étais là-bas depuis plusieurs jours, peut-être deux semaines, j’aurais cru des mois. J’y étais heureux. Que faisais-je de mon temps? Un cirque s’était installé devant le restaurant. Il apportait des clients à nos amis mais dérangeait un peu notre tranquillité. Des cars entiers d’élèves. Des familles sortant, le soir, de grosses voitures, avec des pères qui fumaient le cigare et des mères couvertes de fourrures. Ce n’était pas notre goût. J’aimais néanmoins entendre, la nuit, les bâillements des fauves qui rêvaient, et le matin j’allais bavarder avec les palefreniers qui les nourrissaient à travers les barreaux de leurs cages.
Je ne voulais pas retourner dans la ville que j’avais traversée en voiture, plusieurs jours auparavant, quand Rodrigo et Igor étaient venus me chercher à la gare. Je voulais m’en tenir à l’écart; à un moment ou un autre, il faudrait que j’y retourne, je n’y couperais pas, je savais qu’elle m’attendait; mais j’étais décidé à retarder aussi longtemps que possible le moment de le faire. 
Un jour, j’ai voulu marcher jusqu’à la colline du monastère. Elle se trouvait au soleil, sur l’autre rive du fleuve; un soleil d’hiver, jaune comme un citron ou un bouquet de mimosa. J’ai laissé mes élèves apprendre sans moi, j’ai demandé à Angelica de me préparer un sandwich et je suis parti.
Dans le froid du matin, j’ai traversé le fleuve. Son lit était large, fait de galets et de roseaux. Un homme y marchait avec un chien; ses jambes étaient longues, il ne pesait pas sur le sol; à leur approche se levaient des vols d’oiseaux. Je me suis dit qu’ils devaient habiter là, le chien et lui, dans l’un de ces grands immeubles sans charme bâtis sur le quai; que, les nuits d’orage, ils devaient se tenir debout, tous deux, sur le balcon, à regarder les eaux qui gonflaient sous la pluie, noyant les bouquets de roseaux, charriant des arbres entiers descendus de la montagne; ce sont des spectacles dont on ne lasse pas. L’homme et le chien ne disaient rien mais ils étaient amis. Puis, l’été, je savais que des Gitans installaient leur roulotte sur les galets, qu’ils détachaient le cheval, allumaient des feux où ils faisaient cuire les gibiers qu’ils attrapaient à l’aide de lassos à boules, qu’ils criaient après les enfants, jouaient de la guitare. Cela me semblait clair comme le jour, mais comment pouvais-je le savoir?
Puis, j’ai gravi la colline en parcourant des rues en escaliers qui tournaient entre des jardins minuscules et des maisons ouvrières qui voulaient ressembler à des villas.
Au sommet, l’église du monastère était ouverte. Une fois à l’intérieur, il fallait que les yeux s’habituent à la pénombre pour discerner les personnages peints sur les retables qui l’ornaient et qu’éclairaient à peine de maigres essaims de cierges. Je me suis souvenu d’un mariage dont la cérémonie religieuse avait eu lieu ici. Nous ne voyions les mariés que de loin, puis toute l’assistance était sortie dans le jardin pour faire des photos.
Aujourd’hui, l’église était vide et le jardin aussi, ou presque. En marchant entre les rosiers, en circulant sous les pergolas, j’ai entendu des voix d’hommes qui échangeaient des ordres brefs. On se laisse rassurer par ces voix. Puis ce fut la silhouette d’un garçon qui tenait un tuyau et arrosait des buissons, des arbustes. De loin, il s’est tourné vers moi et m’a souri.
— Oh, Nicolo, vous êtes revenu, a-t-il dit.
Son sourire était jeune et désarmant. Comme celui d’un enfant.
— Nous nous connaissons? lui ai-je répondu.
— Je suis Gabriel. Vous ne vous souvenez pas de moi parce que j’étais petit.
— Oh, si, je crois que je me souviens, mais à peine. Où nous sommes-nous rencontrés?
— Ici. À l’époque, j’étais apprentis. Maintenant je suis un vrai jardinier de la ville, on me paye, vous savez?
— Gabriel, oui, c’est merveilleux. Mais aide-moi à me souvenir.
— Vous vous asseyiez sur ce banc et vous lisiez un gros livre, des heures entières. Vous disiez que c’était L’idiot, de Dostoïevski.
— Nous bavardions tout de même?
— Oui. Vous cherchiez à comprendre en quoi consistait mon travail, quels étaient les vrais besoins des plantes, vous vouliez à tout le moins que je vous dise leurs noms. J’en étais incapable. Mon maître d’apprentissage nous surveillait de loin, parce qu’il avait peur que vous cherchiez à me séduire. Mais après, il est venu vous parler et vous êtes devenus amis. Parfois, il s’asseyait sur le banc et jouait une partie d’échecs, lui aussi.
— Parce que nous jouions aux échecs? Oui, c’est vrai, maintenant je me souviens.
— C’est vous qui m’avez appris. Vous apportiez avec vous, dans un filet à provisions, un joli échiquier en bois. Vous le posiez sur ce banc et je venais m’y asseoir. Mon maître d’apprentissage était content que je me sois fait un ami. Et, un jour, vous m’avez donné l’échiquier. Vous m’avez dit que vous veniez ici pour la dernière fois. Vous pleuriez, vous étiez triste. Je vous ai regardé pleurer, je ne vous ai pas demandé pourquoi. Mon maître d’apprentissage m’a dit ensuite que j’aurais dû le faire.
— Oui, bien sûr. Maintenant je me souviens. Et, cet échiquier, tu l’as gardé?
— Il est chez moi. Si vous voulez je l’apporte, demain, et on fait une partie.
— Demain, non, je ne peux pas, après-demain non plus. Mais oui, volontiers. Il faudra que nous prenions rendez-vous. Tu as un téléphone?
— Non, je n’ai pas de téléphone. J’en avais un, je l’ai jeté. Mais demain, j’apporte l’échiquier et je le laisse ici, avec mes outils. Personne ne me le volera. Et la prochaine fois que vous venez, nous faisons une partie.



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