Il pleuvait sur la rivière

Carmen est revenue me voir. Elle a frappé, j’étais en train de lire, allongé sur mon lit, elle s’est assise sur la chaise, devant ma table, et comme elle a vu des pages écrites au crayon, elle m’a demandé si elle pouvait les lire. J’ai répondu que oui, si bien que nous sommes restés un long moment silencieux, l’un et l’autre, elle assise, moi allongé, aux deux coins de la pièce, et de nouveau j’aurais cru que nous étions des étudiants et qu’elle venait lire, dans ma chambre, une dissertation de philosophie sur laquelle j’avais travaillé pendant tout un dimanche pour la remettre, le lendemain, à notre professeur, puis que nous irions au cinéma, ou au restaurant universitaire, rejoindre les autres. Enfin, elle a reposé sur la table le dernier feuillet et elle a dit:
— Il faut que nos amis te racontent leurs aventures, les péripéties de leurs voyages, de manière plus précise.
— Je ne veux pas raconter ces voyages à leur place. Un jour ils le feront.
— Tu ne crois pas que ces histoires sont aussi les nôtres? Il m’arrive d’en rêver.
— Des journalistes les aident à raconter et, du coup, ils nous permettent d’imaginer, de mieux comprendre. Certains le font très bien. Mais, pour ma part, j’ai du mal à comprendre déjà ce que je fais ici. Ce qui m’arrive.
— Tu n’es pas amoureux de moi, dis?
— Comment pourrais-je l’être? Et comment pourrais-je ne pas l’être? Ne t’inquiète pas. Tu n’as rien à craindre de moi.
— Je le sais. Pardon, Antonin. Mais je suis troublée. Parce que Mirko est venu me parler et qu’il m’a proposé de partir avec lui.
— C’était à prévoir. Mais quoi, il s’attendait à ce que tu acceptes?
— C’est plus compliqué. Ne t’énerve pas. Écoute-moi.
Je n’avais pas vraiment envie de l’écouter. Je savais qu’à cet instant, nous étions en train de basculer dans un mauvais rêve. Un mauvais voyage.
— Il m’a dit que la prochaine attaque des Sabreurs se passerait mal. Qu’on lui avait fait passer le message, qu’il y aurait de la vraie violence, et qu’ensuite les réfugiés ne pourraient plus rester ici, qu’ils seraient chassés, dispersés de nouveau sur les routes.
— Grâce à quoi, il pense que tu vas accepter de prendre sa main et de partir avec lui? Il ne doute de rien. Il est fou.
— Attends encore.
Là, je me suis aperçu que sa lèvre tremblait. Et j’ai commencé à entrevoir ce qu’elle venait me dire. Elle avait froid. 
— Il fait toujours aussi froid chez toi, a-t-elle dit. Donne-moi une couverture et laisse-moi m’asseoir près de toi.
Une couverture était pliée sur une chaise. Je me suis levé, je l’ai aidée à s’en couvrir. Nous étions assis sur le lit, l’un près de l’autre, et maintenant c’était moi qui tremblait. Elle m’a aidé alors à tirer la couverture sur mon dos, à m’y abriter aussi. Nous étions à présent  dans une cabane, ou sous une bâche, assis devant une rivière où nous avions pêché, et puis il avait commencé à pleuvoir. Restait-il du café dans le Thermos? Il devait être tiède, mais nous pouvions le boire quand même, mélangé avec un peu de whisky.
— Il a dit alors qu’il était, lui, le vrai ennemi des Sabreurs. Que c’était à lui que les Sabreurs en voulaient. Que les autres ne comptaient pas. Que nous ne comptions pas. Tu comprends?
— Ta main est glacée. Oui, je commence à comprendre. Je ne suis pas rapide mais une fois que c’est lancé. Il t’a dit que s’il partait, là, tout de suite, les Sabreurs n’en auraient plus rien à faire de nous, et la Cité Aristote ne serait pas attaquée. C’est bien cela?
— C’est bien cela. Je pars avec lui, et tout va bien. Ou je reste, et c’est la guerre.
— Tu l’as dit à Rodrigo? Tu peux communiquer avec lui?
— Oui, je peux communiquer avec lui, mais je ne le lui ai pas dit. Si je le fais, Rodrigo revient, il y a un duel entre eux et Rodrigo est mort. Pareil, si j’en parle à Lourenço. Il voudra protéger son neveu et il se fera tuer. Seul Igor peut l’affronter, il n’attend que l’occasion, mais maintenant il ne reviendra sans Rodrigo, et il ne faut pas que Rodrigo revienne ici.
Nous nous sommes tus. Il pleuvait sur la rivière. Un pli de la bâche formait une gouttière. Puis, elle a ajouté:
— Nick, il ne te reste pas un peu de café, même tiède? Un peu de whisky?

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