L’arrivée

Ils sont venus me chercher à la gare. Nous étions à la mi-décembre, il faisait froid, il commençait à neiger, même si la neige fondait presque aussitôt qu’elle touchait le sol. C’était l’après-midi, un rayon de soleil perçait les nuages, pas pour longtemps. Celui qui conduisait s’appelait Igor, il m’a fait signe dans le rétroviseur en même temps qu’il m’a dit son nom.
Rodrigo était assis devant, à côté de lui, je suis monté derrière en baissant la tête. J’ai ôté mon chapeau, j’ai poussé ma valise et je suis monté derrière. La traversée en avion puis douze heures de train, nous avions vu du paysage. Et maintenant coincés dans des embouteillages.
— C’est toujours pareil, a bougonné Igor, à n’importe quelle heure du jour, tous les jours de la semaine. Pour pouvoir circuler, il faut attendre le couvre-feu. 
Rodrigo se retournait sur son fauteuil. C’était avec lui que j’avais traité. C’était lui qui m’avait recruté. Plus tard je devais comprendre que Igor était non seulement son chauffeur mais aussi son garde du corps.
— Nous sommes heureux de t’avoir avec nous, que tu aies pu te libérer, disait Rodrigo.
Un savant célèbre, une ancienne légende de la linguistique, qui avait gardé son bureau au MIT, et qui était mondialement connue (cette légende) pour ses idées politiques anticapitalistes plutôt radicales. Mon heure de gloire en tant que linguiste était loin derrière moi, plus de trente ans, après quoi mes théories avaient été mises à mal, largement réfutées, mais je restais une légende, connue plutôt pour la critique radicale qu’elle faisait du capitalisme.
Ils avaient besoin d’un professeur de français. Accepterais-je de donner des cours de français à des migrants en même temps que de former de nouveaux professeurs? Tous n’auraient pas un statut légal, j’avais répondu que oui. Un contrat moral, de six mois d’abord, pour lequel je ne percevrais aucun salaire, l’organisation était pauvre, et j’avais approuvé. Du moment que les personnes qui me seraient présentées aient réellement envie d’apprendre, qu’elles soient résolues à faire un effort, le reste je ne voulais pas savoir. Que, dans le même public, il y ait de nouveaux arrivants, ne sachant rien, et d’autres très instruits, capables de devenir très vite de nouveaux professeurs, j’étais d’accord. Ce serait au mieux ainsi. J’accueillerais tout le monde. La méthode, les outils pour qu’ils apprennent étaient mon affaire.
Nous en étions là. Tels étaient les termes du contrat non écrit, noué entre la Brigade et moi, quand je suis arrivé à Nicomède, que nous tâchions de traverser la ville pour gagner le faubourg où je serais logé. Mais nous n’avancions pas. Des drones dans ciel.
— Comme je t’ai dit, tu es logé d’abord dans le faubourg, ensuite tu peux t’installer ailleurs si tu veux, mais nous t’avons préparé ce petit logement au deuxième étage de la maison où il y a le restaurant tenu par des amis, et à l’arrière de ce restaurant, donnant sur une cour, ce qui nous sert de salle de classe.
La nuit tombait, nous étions toujours bloqués dans les embouteillages. Aux façades des grands magasins, les vitrines de Noël et dans le ciel des drones qui nous surveillaient.
— Ils t’ont repéré, a dit Rodrigo en riant, mais ils ne feront rien contre toi, ils ne peuvent pas se permettre, tu es trop célèbre.
Mon arrivée à Nicomède serait perçue comme un événement planétaire. «Le célèbre Nicolo Ottersthal a quitté son confortable bureau de MIT pour le faubourg de Nicomède.» C’était le but, que la presse en parle, que toutes les radios en parlent, pour que le sort des migrants soit enfin mis au cœur de l’actualité et qu’on parle aussi de l’organisation semi-clandestine qui se chargeait de les accueillir. 
— Contre toi, ils ne peuvent rien, répétait Rodrigo, et j’approuvais d’un hochement de tête. On viendra t’interviewer, nous te laissons toute liberté de choisir à qui tu veux répondre.
J’avais eu le temps de réfléchir à ces questions, je hochais la tête, brinquebalant à l’arrière du véhicule que conduisait Igor, un modèle déjà ancien, et maintenant j’étais pris de fatigue, je n’étais pas loin de m’endormir, tandis que les drones venaient voler juste devant le pare brise, qu’ils restaient comme immobiles à quinze centimètres du pare-brise, juste devant Igor qui ne se laissait pas impressionner, il leur faisait des grimaces, il leur tirait la langue, les drones n’appréciaient pas la plaisanterie, ils frétillaient des ailes, ils s’envolaient ailleurs, puis revenaient.
Je crois que je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, les deux hommes fumaient, les vitres des portières ouvertes, il faisait tout à fait nuit, il faisait froid, nous roulions sur une route déserte, la neige sur les côtés et tout au bout, à un rond-point, une petite maison éclairée, c’était le Restaurant des Amis.
— Tu vois, ils sont restés ouvert, a dit Rodrigo, ils nous attendent.
La table était servie, Lourenço, le patron, a dîné avec nous, nous étions quatre, pas d’autres clients, J’ai bu du vin rouge, puis une jeune femme est venue me chercher pour me conduire à ma chambre. Ils avaient vu que j’avais sommeil, que mes yeux se fermaient, les autres sont restés à table, ils ont continué de manger du bacalla avec des pommes de terre et boire du vin rouge.
J’ai eu la présence d’esprit de porter moi-même ma valise en montant derrière elle jusqu’au deuxième étage où se trouvait ma chambre. Propre, faiblement éclairée, reposante. Un compotier avec des mandarines et une bouteille d’eau minérale sur une table ronde en plastique transparent. Une autre petite table, en bois celle-ci, appuyée contre un mur, avec une chaise, une lampe de bureau, une ramette de papier et des crayons. Ils avaient pensé à tout. Le bon parfum du bois, celui des mandarines. Dans un angle de la cuisine, une cabine de douche. Le parfum du savon de Marseille.
J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer un peu de fraîcheur. Le parfum de la nuit profonde, de la neige. Elle était jeune, un joli visage, elle souriait en me souhaitant bonne nuit. Elle a refermé la porte, alors j’ai allumé une cigarette dont j’ai tiré quelques bouffées, penché à la fenêtre. Puis, j’ai refermé, je me suis dévêtu et j’ai dormi.

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