Le Gai saber

Lucy est repartie pour un séjour au royaume des glaces, j’avais affaire à Paris, c’est donc moi qui suis allé rencontrer Olga Schubert. Elle habite Impasse de La Défense, dans le XVIIIe, près de la place Clichy. Je ne comprends pas le nom de cette rue, son côté martial, alors qu’il s’agit de quelque chose de tendre, d’à peine dessiné. Pourquoi ai-je eu le sentiment qu’elle m’attendait, ou qu’elle attendait quelqu’un comme moi, un jour ou l’autre il faudrait bien qu’elle parle. 

C’était minuscule, chez elle. J’ai pensé à un kiosque de la loterie nationale. Juste la place de préparer le thé et de le servir. Je me suis retrouvé assis sur un canapé étroit qu’elle devait déplier le soir, pour dormir. Une photo de Merce Cunningham, une autre de Pina Bausch. Une autre où on pouvait la reconnaître parmi un groupe de personnes rieuses et qui clignaient des yeux à cause du soleil en face, devant la ferme du Gai saber. 

J’avais apporté des meringues. Tout de suite elle a reconnu les photos que je lui ai montrées sur mon téléphone. Bien sûr, Domenico Gripari était l’amoureux d’une fille de leur groupe. Elle s’appelait Élise, elle était française. Elle avait dansé à Paris, mais c’était à Pigalle. Puis quelqu’un, on ne sait qui, l’avait entraînée au Gai saber, dans la montagne, un lieu des plus rustiques qui était fréquenté par des femmes riches et cultivées, venues de plusieurs pays européens, et où on dansait en plein air, à la manière d’Isadora Duncan. 

Le monsieur était alors un concertiste célèbre qui s’était réfugié à Altrosogno pour se reposer, mener une vie plus simple. Il venait la chercher en voiture et elle disparaissait un jour ou deux. Elle disait «J’ai un fiancé. Il est pianiste». Elle répétait cela comme quelqu’un qui veut s’en convaincre, parce qu’il a du mal à y croire. Puis il est arrivé qu’elle l’invite à passer toute une journée avec nous. Ce devait être un dimanche, peut-être au solstice d’été, les sommets étincelaient comme des cuivres dans un ciel sans nuages, les brebis bêlaient, le ruisseau où nous allions nous baigner glougloutait à ravir, nous avions cueilli des fleurs, fait des rondes, mangé du miel, caressé des enfants, sans du tout penser à mal, mais le soir le fiancé était reparti furieux et la petite Élise avait beaucoup pleuré. Que s’était-il donc passé?

Il s’était rendu compte, le naïf garçon, qu’au Gai saber le naturisme et le lesbianisme étaient monnaies courantes. Personne parmi nous n’avait songé à s’en cacher, au contraire on avait pensé qu’il trouverait cela ravissant. 
— Et toi, Élise, tu ne l’avais pas averti? nous sommes-nous exclamées.
— J’étais persuadée qu’il le savait, a-t-elle répondu. Enfin, je lui ai parlé du cabaret où je dansais, à Pigalle, il le connaît, il ne pouvait pas imaginer que c’était un couvent. Mais Pigalle ne le dérangeait pas, tandis qu’ici… Il est devenu comme fou. Il voulait que je parte avec lui, tout de suite, pour ne plus revenir. J’ai refusé. J’ai dit que j’avais trouvé une famille, que nous menions une vie saine, honnête, que nous aimions rire, que nous nous amusions de tout, tandis que lui me faisait peur.
— Et vous avez rompu?
— Je ne sais pas. Il est parti si vite dans sa voiture. Mais moi je ne veux pas partir ainsi, vous quitter, parce qu’il fait une crise de jalousie et qu’ensuite il m’enferme dans son village d’Altrosogno. Ici, c’est toujours le printemps, il fait toujours soleil, il y a toujours des fleurs, tandis qu’à Altrosogno on ne voit que des murs de pierre, des escaliers de pierre, des terrasses de pierre balayées par le vent, on croit que c’est toujours l’automne, que la nuit va tomber et il pleut.
— Et les choses auraient pu en rester là, a ajouté Olga Schubert, une querelle d’amoureux, une bague que l’on rend, des fiançailles qui se brisent. Mais le sort, hélas, en a voulu autrement. Deux jours plus tard, notre petite Élise était entraînée dans une escalade par deux de nos meilleures grimpeuses, elles étaient en rappel sur une paroi réputée difficile (pourquoi l’avaient-elle entraînée là? Elle ne savait même pas s’attacher, la malheureuse), une paroi lisse, interminable, à peine inclinée, comme par défi, face au soleil, et voilà qu’elle a dévissé, qu’elle a dégringolé, disloquée comme un pantin et qu’elle est morte sur le coup, étranglée par sa corde.



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