Le maître de piano

Moins d’une heure plus tard, j’étais sorti de chez Olga Schubert et, sur le trottoir de sa rue, j’appelais Sylvestre Morin pour lui faire savoir ce que j’avais appris. Il était aux anges.
— C’est le chaînon qui nous manquait. Chacune des trois victimes était passée par le Gai saber, et chaque fois quand il l’a su, quand elles le lui ont dit, quand elles ont eu le malheur de lui montrer des photos où on les voyait là-bas, souriantes avec les autres, Domenico Gripari s’est souvenu d’Élise, son ancienne fiancée, et il est devenu fou. Il a fallu qu’il les étrangle. Avec cette information, j’obtiendrai un mandat de perquisition, et demain matin à la première heure nous serons chez lui.
— Un mandat de perquisition, oui, je comprends. Mais chez lui, dans sa maison d’Altrosogno, qu’espérer-vous trouver?
— Une corde. Cher Raymond, je ne vous l’ai pas dit, je n’ai pas eu le temps de vous le dire, mais les trois malheureuses n’ont pas été étranglées avec des mains serrées autour du cou. Chaque fois, les laboratoires sont formels, elles l’ont été avec une corde. Une corde d’escalade.
Quelque chose se terminait. Une période de ma vie. À Sophia-Antipolis, nous avions été quatre à finaliser une invention, celle d’une application mobile capable d’aider les agriculteurs à planifier leurs arrosages automatiques. Avec cela, ils pourraient partir en vacances. Et quelle économie d’eau! Quel avantage pour la planète! Le dispositif de base était au point, il pourrait être commercialisé très vite. Ensuite, il y aurait à gérer les mises à jour qui, chaque fois, apporteraient de nouveaux perfectionnements, concernant les phases de la lune, les épidémies de phylloxera, les pluies de sauterelles, que sais-je encore? Avec cette invention, nous allions gagner beaucoup d’argent. Ce serait une rente confortable pour chacun, qui me donnerait plus de liberté encore. Où irai-je donc vivre?
Mon hôtel était rue des Martyrs. J’ai longtemps marché dans le quartier, jusqu’à Pigalle. J’ai dîné d’un steak tartare accompagné de frites et d’un pichet de beaujolais. Puis, je suis allé me coucher avec un petit livre d’André Gide que j’avais trouvé à acheter d’occasion. Dans la nuit, j’ai rêvé d’Altrosogno.
C’était l’hiver, il faisait nuit, les pavés luisaient. Une jeune femme descendait la rue au bout de laquelle on voit le pont qui enjambe le torrent. Le seul lampadaire se trouve en bas, sur le quai. Sa jupe est serrée, les talons claquent sur les pavés. On n’a pas idée de porter, la nuit, dans un lieu pareil, des chaussures à talons hauts. D’où vient-elle? Où va-t-elle?
La rue forme ici un tunnel. La jeune femme s’engage sous le tunnel à l’intérieur duquel se trouve l’étroite et lourde porte en bois d’une maison. Un heurtoir en bronze sur la porte. Le monstre l’attendait là, caché dans le renforcement, et quand elle arrive à sa hauteur, toujours sur le point de glisser, de se casser la figure (mais quelle idée de porter, dans un endroit pareil, avec des chaussures à talons hauts, une jupe serrée juste au-dessous du genou?), on voit deux bras qui se tendent, une corde tenue à deux mains. Il passe la corde autour du cou de la malheureuse et il tire.
Les deux mains crispées sur la corde qui l’étrangle, celle-ci grimace affreusement. Ah, si elle se voyait!
Par bonheur, je suis arrivé à temps. Je me trouve en haut de la rue et je crie:
— Lâchez cette femme, Domenico Gripari, immédiatement, n’avez-vous pas honte? Et rendez vous. Cela suffit.
Domenico Gripari est alors plié en deux au-dessus du corps de sa victime. Il me voit, il m’entend, il lâche aussitôt la jeune femme pour s’enfuir.
Il n’est alors qu’une silhouette noire, sa cape gonflée par le vent lui fait les ailes d’une chauve-souris. Mais au bas de la rue, sous le lampadaire, dans le halo de clarté qu’il diffuse et où volètent des phalènes (non, bien sûr, d’ici je ne peux pas les voir, mais on a compris que c’est un rêve et, dans un rêve, on les voit), apparaît Sylvestre Morin.
Silhouette ferme, musclée, cheveux ras, celui-ci tient un pistolet d’une seule main (pas comme dans les films d’aujourd’hui) et il crie:
— Stop, rendez vous, Domenico Gripari, où je tire!
Il lève le bras et tire un coup de semonce dans le ciel. De nouveau, il crie:
— Vous n’irez nulle part. Arrêtez-vous où je tire!
Et voilà qu’à présent il se tient de profil, comme les guerriers dans les peintures égyptiennes, il pointe le pistolet au bout d’un bras tendu et vise le fuyard.
— Attention, troisième et dernier avertissement, je vais tirer. 
Mais déjà le monstre a bondi à deux pieds sur la margelle du quai, il écarte ses bras qui font comme les ailes d’une chauve-souris, comme celles d’un vampire. Du haut de la rue, je crie:
— Non, Domenico, ne faites pas cela, vous êtes le maître de piano!
Mais trop tard. Le torrent gronde au fond du gouffre, Domenico Gripari, les bras levés, saute dans le vide. Et le coup de feu claque en même temps dans le silence de la nuit.
Voilà, je me réveille en nage, il fallait bien finir.



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