Le secret de la méthode

Si un observateur venait assister à l’un de mes cours, un jour, sans être averti de rien, il aurait le sentiment que je m’adresse à un seul public. Moi-même, au début d’une session, je peux avoir ce sentiment. Je sais pourtant que ce n’est pas le cas. La grande majorité des personnes présentes sont venues pour apprendre la langue; mais parmi elles, un petit nombre la savent déjà, aussi bien que moi, et souhaitent apprendre à l’enseigner; ou, plus précisément, à l’enseigner de la manière que je l’enseigne; car souvent, elles ont déjà une expérience de cet enseignement et souhaitent découvrir une méthode nouvelle, plus ancienne, archaïque, différente, qui est la mienne et dont ils ont entendu parler. 
Je veux dire que la plupart sont des élèves, tandis que d’autres sont déjà des professeurs.
Je pourrais, au début de la première séance, demander à chacune de se présenter, comme cela se fait partout ailleurs. À chacune de dire son prénom, par exemple, et d’où elle vient. Nous saurions de cette manière, d’entrée de jeu, quelles sont parmi elles les élèves et quelles sont les professeurs; mais je ne le fais pas. Je ne veux pas le faire.
Plus tard nous le ferons, bien sûr; plus tard, chacune de ces personnes aura tout loisir de parler de son passé. De dire d’où elle vient, d’évoquer l’étendue de désert qu’elle a dû parcourir; les pluies, les neiges, les vagues de la mer et les sentiers abrupts dans la montagne, mal éclairés par la lune, où elle a pensé mourir, qu’elle a dû traverser; et évoquer aussi les siens qu’elle a dû laisser là-bas, qu’elle ne reverra peut-être jamais et dont, dans un portefeuille fermé par une élastique, elle garde une photo. Mais pour l’heure, la plupart seraient bien embarrassées de le faire, bien incapables, puisque précisément elles ne savent pas la langue; elles peuvent juste vous regarder avec des yeux pleins de détresse, un pauvre sourire sur les lèvres, vous montrer leurs mains vides, la paume tournée vers le ciel, et hausser les épaules pour vous signifier que non, décidément, c’est impossible, les mots y manquent; tandis que si nous commençons tout de suite à travailler ensemble, comme j’ai l’habitude de faire, en répétant d’abord quelques paroles d’une chanson, dont le texte est au tableau, puis en cachant l’une ou l’autre de ces paroles pour ensuite tenter de la retrouver et de l’écrire, de mémoire, chacun pour soi, sur une feuille de papier, alors nous avons une chance d’assister à ce plus beau spectacle du monde, à ce miracle, qui consistera en ce que certaines de ces personnes n’écriront pas, n’essaieront rien, ne regarderont même pas le tableau.
Elles poseront leur crayon, elles croiseront leurs mains doucement sur la table et elles regarderont les autres autour d’elles. Elles seront là comme un fauve souverain qui attend, qui guète sa proie, mais elles, ce ne sera pas pour la manger. Elles seront là comme quelqu’un qui médite. Et, à un moment, on en verra une se lever sans songer une seconde à demander la permission (chez moi, Monsieur, on ne demande pas la permission, on fait); une d’entre elles se lèvera et ira s’accroupir près de la table d’une autre et, tout bas, sans que je puisse l’entendre, sans que personne d’autre puisse l’entendre, elle lui dira:
— Bonjour, je m’appelle Hyacinthe, je viens d’Arles en Provence, veux-tu bien que je t’aide?



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