Une aile qui te touche

Nous étions tous les deux debout devant la fenêtre de sa chambre. Il était plus de minuit. Nous regardions au loin les pistes de l’aéroport. Il y avait un moment, dans procédure d’atterrissage, où les avions semblaient immobiles au-dessus des pistes, où ils semblaient arrêtés entre ciel et terre, puis soudain c’était comme un mol affaissement, lourdement, lentement, ils venaient toucher le sol, dans le silence le plus parfait, puis filer droit face à la mer. Et, à nos pieds, sur le trottoir de la Promenade, on voyait des joggeurs. D’un lampadaire à l’autre, ils étaient éclairés, ils couraient dans une lumière électrique qui relevait les couleurs de leurs vêtements. De leurs casquettes. De leurs bonnets. De leurs chaussures sur les talons desquelles clignotaient des ampoules. J’ai dit:
— Je ne pensais pas que des gens puissent courir si tard dans la nuit.
— Bien sûr, on en voit de moins en moins, au fur et à mesure que la nuit avance, mais il s’en trouve toujours. De plus en plus seuls, de plus en plus frêles, avec de la musique qu’on n’entend pas dans leurs oreilles.
Le lit était ouvert dans notre dos et toute lumière éteinte. Nous ne nous étions pas dévêtus, nous allions le faire, mais nous ne baisserions pas le store, nous ne tirerions pas le rideau de la fenêtre devant laquelle nous nous tenions, il faudrait que la nuit continue d’entrer dans cette chambre, il faudrait qu’à tout moment l’un ou l’autre d’entre nous puisse se lever pour être témoin de la course d’un petit personnage encore, d’une figurine sans visage, comme un santon de crèche.
— J’ai peur de la montagne, j’ai dit.
Elle ne m’a pas interrompu, elle ne m’a pas interrogé. Il fallait attendre, en silence, sans bouger. Et elle a attendu.
— Je me vois la nuit, j’ai dit encore, dans la montagne avec Carmen. Je ne sais pas pourquoi nous sommes là, ni de quelle montagne il s’agit, mais je sais que nous sommes poursuivis et que nous devons marcher. Que nous devons grimper sur un sentier abrupt. Je ne suis pas certain que nous soyons seuls, il me semble qu’il y a une ombre qui nous précède et nous entraîne, mais je la distingue à peine. À un moment, elle s’arrête, elle s’adosse à un rocher, elle se tourne vers nous et nous crie que le col n’est pas loin, que surtout il ne faut pas s’arrêter, pas se décourager, juste encore quelques centaines de mètres et nous serons arrivés. Mais Carmen est épuisée. Elle soutient son ventre d’une main et de l’autre elle s’accroche à la mienne. Je la tire.
— Comme cela? elle me dit et elle prend ma main.
— Oui, comme cela.
— Et ensuite?
— Ensuite, je ne sais pas, je ne vois rien. Mais je n’ai pas vraiment peur. Juste de la fatigue, la peur de m’endormir en marchant. Ou peur de me réveiller, et que cette aventure n’existe pas. Cette histoire de guerriers.
— Oui, je comprends. Il est bien que tu saches d’avance. Que tu le voies déjà. C’est un secours qu’on t’apporte. Une aile d’oiseau qui te touche. Mais maintenant, viens te coucher.

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