Une femme si jeune

Carmen est venue frapper chez moi. C’était dimanche après-midi, il faisait froid malgré un peu de soleil qui entrait par la fenêtre. J’étais assis devant la petite table en bois et je lisais. Elle avait quelque chose à me dire, elle était émue, peut-être avait-elle pleuré. Il fallait que je l’aide. Je lui ai proposé du thé.
— Les garçons vont partir, m’a-t-elle dit en soufflant sur le thé. Demain ils partent en Afrique pour une mission.
— Ils ramènent des migrants?
— Non, pas du tout, ce ne sont pas des passeurs.
— Alors, que vont-ils faire là-bas?
— Comme chaque fois, ils vont rencontrer des trafiquants. Ce sont les gouvernements qui les payent pour jouer les intermédiaires. Ces missions sont très bien payées mais elles sont dangereuses.
— Ils font cela souvent?
— Trois ou quatre fois par an. Presque toujours en Afrique, et chaque fois j’ai peur.
— Combien sont-ils à partir?
— Cinq. Rodrigo, Igor et trois autres. Des armes les attendent sur place.
— Ils ont besoin d’être armés?
— Parfois, ils ont affaire à des fous. D’autres fois, c’est plus tranquille. On ne peut pas savoir, ou c’est qu’ils ne veulent pas me dire. Je les sens nerveux. Igor est le plus entraîné et je le sens nerveux. Rodrigo fait semblant de rire, comme toujours. Il m’énerve.
— Comment se fait-il que ces gouvernements aient besoin d’eux?
— Tu le sais bien. Parce que les migrants nous parlent. Ils nous disent quels chemins ils ont empruntés, combien ils ont dû payer. Et surtout ils savent qui sont venus les chercher dans leurs villages. Quelles langues parlaient ces hommes, quelles armes, quels véhicules ils possédaient, ce qu’ils leur ont promis, à quoi ils ressemblaient.
— Il restera des hommes pour protéger la Cité?
— Des garçons et des filles, oui. Tu en connais certains. Je n’ai pas peur pour nous. La surveillance est bien organisée. Tu ne tarderas pas à voir comment les choses se passent quand nous sommes attaqués. Les Sabreurs n’ont jamais le dessus.
Elle a repris un sucre dans la boîte en fer. Le front baissé, elle l’a déposé dans sa petite cuillère et elle l’a mouillé en immergeant délicatement la cuillère dans le liquide brûlant. Puis, à l’instant où il allait fondre, se dissoudre, elle l’a gobé d’un coup, en serrant les lèvres sur la cuillère et en fermant les yeux. 
Je l’observais. Depuis combien d’années ne m’étais-je pas trouvé seul, dans une chambre d’étudiant, avec une femme si jeune? Un instant, je me suis demandé si elle était enceinte, ou si elle attendait de l’être. Puis, j’ai oublié. J’ai dit:
— Les Sabreurs?
— Oui, c’est le nom de ceux qui veulent chasser les migrants.
— Et vous?
— Nous sommes les Sansnoms.
— Tu veux que je parle à Rodrigo? Tu veux que j’essaie?
— Ce serait inutile, Rodrigo fait son métier. Il sait que je suis ici.
— Il ne se fâchera pas? Tu as froid, tu trembles.
— Oui, il fait froid chez toi. Mais non, Rodrigo est le plus gentil des hommes. Ne t’inquiète pas. J’avais juste envie de te parler. Et, si tu veux bien, je le ferai encore. Ah, quand Rodrigo est absent, le chef de la Brigade, c’est Lourenço.
— Je l’avais compris.
— Ils n’aiment pas qu’on le dise, mais ils sont de la même famille. Lourenço est l’oncle de Rodrigo. Je te laisse lire. Un baiser de loin.



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