Avec la musique des Sparks

Après Sospel, nous avons rejoint la vallée de la Roya, toujours en direction du col de Tende qui marque la frontière avec l’Italie. Le dernier échange que Carmen avait eu avec Rodrigo datait d’une heure; celui avec Samson, de dix minutes à peine.

Mirko nous suivait mais ne nous rattrapait pas. Si les mercenaires l’avaient épargné jusque là, c’était de toute évidence pour que, poursuivis par lui, nous les conduisions jusqu’à Rodrigo et Igor. Ce dernier savait-il qu’Angelica, son amoureuse, était morte? Le combat final aurait lieu au moment de notre rencontre. Mirko serait éliminé avant. Rodrigo et Igor s’y préparaient. Ils nous l’avaient dit, ils avaient voulu nous rassurer, mais bien sûr nous étions remplis de terreur. 

Remplis d’effroi en même temps que noyés dans l’obscurité de la nuit où nous nous enfoncions, à mesure que nous nous rapprochions du but. Car la vallée de la Roya est étroite, resserrée, dominée par des rochers taillés comme des monstres, si bien qu’en remontant son cours, nous n’avions pas le sentiment de nous élever vers le ciel, mais au contraire de pénétrer dans le royaume des ténèbres, tandis que les mercenaires, de leur côté, se cachaient moins. Car bien sûr ils nous suivaient. 

Au début, ils nous avaient suivis de très haut, si bien que nous n’étions avertis de leur présence que par les signalements de Samson, qui lui-même les suivait au radar, mais depuis quelques dizaines de kilomètres, ils ne se cachaient plus. Leur hélicoptère de combat bourdonnait au-dessus du toit de notre voiture comme un gigantesque insecte métallique; et même, à présent, ils avaient l’insolence de nous ouvrir la voie.

L’engin filait devant nous, à quelques mètres à peine du sol, il se balançait au gré des virages et projetait la clarté de ses phares, beaucoup plus puissants que les nôtres, sur une large portion de route. Puis, soudain, à l’approche d’un tunnel à l’entrée duquel nous espérions qu’il irait se fracasser sur la pierre, il prenait de l’altitude. À une vitesse vertigineuse, il remontait dans les nuages qui dessinaient des traînées blanches dans le ciel noir; il virevoltait à loisir hors de notre vue, et hélas, deux cent mètres plus loin, nous le retrouvions devant nous.

Cette façon d’agir était bien évidemment destinée à nous humilier, à mettre nos nerfs à vif, à se moquer de nous. Nous étions comme le chat qu’on fait danser en lui montrant un brin de laine. Et il est vrai qu’il m’était de plus en plus difficile de rester concentré. De ne pas hurler, de ne pas taper des deux poings sur le volant, ce que j’aurais sans doute fini par faire si je n’avais pas eu Carmen près de moi, et su la présence d’un bébé dans son ventre. Pourtant le comble fut mis lorsque éclata la musique.

Soudain l’obscurité et le silence de la nuit furent envahis par une musique électroacoustique joyeuse et tendre, du meilleur goût, au sein de laquelle les bruits des moteurs semblaient s’éteindre et qui nous faisait nous sentir comme en apesanteur. Carmen connaissait le nom du groupe qui avait produit l’album, elle me le dit, c’étaient les Sparks, «Oui, tu sais, ces Ron et Russell Mael qui ont signé à la fois le scénario et la musique du Annette de Leos Carax». Et ces sons étaient si beaux, ajoutés au décor de rochers qu'on aurait dit sculptés avec du carton-pâte, que nous avons poursuivi notre chemin en sanglotant dans nos mouchoirs de papier, comme deux adolescents heureux et malheureux en amour.

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