Dialogue au cimetière

Puis, après que j’ai déjeuné un peu trop copieusement et bu un peu de vin, le ciel de nouveau s’est couvert, mais je n’avais pas à hésiter, je suis monté dans le tramway et celui-ci m’a fait traverser la ville entière, jusque même à en sortir en suivant le bord de mer. Et on pouvait se demander pourquoi il circulait en ce dimanche après-midi d’hiver, car j’étais presque seul passager, parfois une personne montait mais elle redescendait dès l’arrêt suivant, l’air un peu gêné de m’avoir surpris là debout alors que j’avais autour de moi des dizaines de places où m’asseoir, de s’être trouvée seule en ma compagnie, et comme si elle avait pu deviner que, quant à moi, je me rendais au cimetière.

Car c’était bien le cas. Je suis descendu à Ferber et j’ai poursuivi mon chemin à pied, en soufflant un peu. Le cimetière de Caucade se trouve au sommet d’une colline, son ciel balayé par de grands cyprès qui peignent les nuages, qui les attirent et les repoussent, qui ne manquent pas d’air et font que vous n’en manquez pas non plus, un espace tellement grand que vous n’apercevez jamais que des silhouettes, occupées à remplir des arrosoirs, comme si l’eau du ciel pouvait ne pas suffire, pliées en deux pour redresser des pots de fleurs que le vent a renversés et qu’il renversera de nouveau à peine aurez-vous le dos tourné.

Je n’ai eu aucun mal à retrouver la tombe, je me suis assis sur un banc qui se trouvait là devant, et j’ai été heureux d’y être, il n’y a pas un endroit au monde où je serais plus heureux de me trouver, me suis-je dit, et mon conditionnel s’entendait aussi bien comme un futur de l’indicatif, puisqu’il est convenu que c’est là qu’on m’enterrera un jour, près d’elle, à mon tour.

Je lui ai demandé si elle avait froid mais je me doutais bien que non, moi un peu, et j’ai ressorti de ma poche le petit carnet sur lequel j’avais noté, en passant, certains des noms inscrits sur les tombes, et qui étaient tous plus beaux les uns que les autres, je voulais les lui lire. Mais soudain j’ai repensé à la jeune femme rencontrée le matin avec sa boîte à gâteaux, et je me suis dit que celle-ci, bien sûr, avait deux enfants, plus précisément deux fillettes, la plus grande s’appelant Hortense et la plus petite, Louise. Et c’est à partir de là que les choses se sont compliquées, éclairées et compliquées à la fois.

Car, si elle avait deux fillettes, ce qui paraissait acquis, et si celles-ci n’étaient pas avec elle, c’est qu’elles se trouvaient avec leur père, et que celui-ci les avait déjà conduites chez ses parents, où la jeune mère se hâtait (quand je l’ai vue) de les rejoindre. Mais alors, était-ce bien chez ses parents à elle qu’il les avait conduites, ou bien plutôt chez ses parents à lui?

Une fois la question posée, la réponse allait de soi. Si ce jeune père était parti devant avec ses filles, c’était (il n’en fallait pas douter) parce qu’il se rendait chez ses propres parents, où sans doute il avait promis de consacrer une heure à leur service avant le repas dominical (on se souvient des raviolis dont l’eau bouillait déjà) durant laquelle il remplacerait une ampoule, réparerait un robinet qui fuyait, vérifierait les relevés de leur compte bancaire («Mais qu’est-ce que c’est que cette petite somme qu’on vous prélève tous les mois? — Ça, c’est son abonnement à L’Humanité. Il y a longtemps qu’il ne le lit plus, mais ça ne fait rien, il ne veut pas le leur dire»), et c’était donc bien plutôt chez ses beaux-parents que se rendait celle que j’avais vue, et du coup était-il bien sûr qu’elle s’y rendît la paix dans l’âme?

Soudain j’avais un doute. Soudain, le sourire que j’avais vu sur son visage m’apparaissait autrement que le matin. Comme un peu craintif et timide. Comme celui d’une enfant qui va passer un examen de piano au conservatoire de musique. Car ces gens l’aimaient-ils? Je n’en étais pas certain. J’en doutais fortement. Ils avaient préféré la précédente compagne de leur fils, qui était de leur milieu, qui avait les mêmes idées politiques, et malgré les années ils ne s’étaient jamais bien habitués à celle-ci, qui parlait peu, qui mangeait à peine, qui s’offrait des vêtements hors de prix (on a vu le manteau), et ils le lui faisaient sentir.

Tout cela défilait dans ma tête alors que je me trouvais assis devant la tombe de Livia, et je sentais bien que nous le pensions ensemble, que ce raisonnement que je me faisais était le fruit d’un dialogue. Et maintenant Livia me pressait. Je l’entendais dans le vent froid du soir.
— Tu dois retourner là-bas, à Saint-Roch, me disait-elle. Je suis sûr que cette jeune femme a besoin de toi, de ta présence, de ta proximité au moins. Plante-toi devant la maison, dans l’encadrement de la porte s’il pleut, et aide-là. Pense à elle, pense à nous, comme c’était difficile. Cette solitude dans laquelle nous étions, dans laquelle nous avons toujours vécu. Ces mauvais regards sur nous. Tu te souviens de la chanson: «Autour d’elle et moi le silence se fait… Mais elle est…» Allons, ne tarde plus. Vas-y! 

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