En attendant les mercenaires

Le temps qu’on se retourne, Mirko a disparu. Dans la nuit même, Samson et Lourenço sont entrés en visioconférence. Celle-ci devait se prolonger à un rythme quotidien dans les jours qui ont suivi. Carmen y participait, et elle prenait des notes. "Selon Samson, disaient ces notes, des représailles auront lieu, nous ne devons pas en douter, mais par qui seront-elles exercées? Les Sabreurs sont sous le choc, la plupart pleurent comme des enfants la perte de leur camarade. Quant aux autres, leurs parents feront tout pour qu’ils ne retournent pas au combat, ils ne veulent pas les perdre, quitte à les enfermer dans des placards ou, au contraire, les exiler loin de la ville. En revanche, il faut s’attendre à ce que des mercenaires soient engagés. C’est ce que l’on craint. L’intervention d’un groupe armé venu de l’étranger. On connaît son nom, celui d’un compositeur allemand, qui fait trembler. Mais il parait difficile d’imaginer que des tractations aient lieu, qu’un contrat se noue, sans que les services de renseignement l’apprennent. Ceux-ci sont à l’affût, faisons-leur confiance et, quand ils donneront l’alerte, restera à savoir encore quelle sera la cible désignée. Le plus probable est qu’on envoie ces tueurs s’en prendre à Mirko, où qu’il se trouve, et dans ce cas on ne pourra rien pour lui, et la Cité Aristote sera épargnée. C’est là le scénario le plus probable. Mais il n’est pas impossible non plus que la Cité soit attaquée. Il y a, dans la ville, une partie de la population très hostile aux migrants. Des gens qui vivent dans un monde où l’argent circule, où les marchandises circulent, où les informations, les savoirs et les techniques circulent, où les virus et les idées circulent, mais dans lequel eux-mêmes voudraient ne pas quitter leurs terres natales, ni la compagnie exclusive de ceux de leurs race, de leur langue et de leur religion (ce qu’ils appellent leur 'peuple'). Ou peut-être, plus simplement, qui voudraient ne pas être confrontés aux pauvres, mélangés à eux. Mirko a donné à ceux-ci prétexte à exercer leur haine. Et si le risque d’un pogrom venait à se préciser, les migrants devraient être évacués de la Cité Aristote et, pour les familles qui y sont réfugiées, ce serait de nouveau l’incertitude de la route où, somnolant, le front à la vitre, la nausée au cœur, on est trimbalé on ne sait vers quelle destination, en autobus ou en camion. Mais nous n’en sommes pas là."

Mes cours de langue avaient repris, chacun faisait de son mieux mais l’ambiance n’était plus à l’étude. Nous étions dans l’attente, une attente qui faisait alterner les moments d’insouciance et les moments de peur. Lourenço était redevenu le seul chef de la tribu. Nous savions qu’il était en relation avec Rodrigo et Igor, mais il n’en parlait pas et personne n’osait lui poser de question. Chaque soir, je dînais avec lui, en compagnie d’Angela et de Carmen. À un moment ou un autre, il fallait qu'il aille farfouiller derrière le comptoir où était installée une vieille chaîne HiFi, et il passait de vieux disques de jazz. Le volume très bas, sans dire. Je me souviens de The Sorcerer. Le reste du temps, nous priions pour lui, pour que le ciel l’éclaire dans ses choix, l’aide à assumer la responsabilité qui pesait sur ses épaules. Et c’est dans les marges, durant cette période de quelques semaines, que me sont arrivées trois minuscules aventures que je veux relater.

La première concerne une inconnue. C’était un dimanche matin, je m’étais retrouvé à errer dans le quartier de Saint-Roch. Il faisait froid. Un peu avant midi, j’ai traversé une petite place déserte entre des immeubles bas, derrière le campus Saint Jean d’Angely, et soudain j’ai vu venir à ma rencontre une jeune femme qui portait une de ces boîtes en carton blanc dans lesquelles les pâtissiers rangent les gâteaux à la crème que vous avez choisis en vous inclinant pour mieux les voir dans leurs scintillantes vitrines; une boîte plate autour de laquelle les mains de la vendeuse avaient fait courir un mince ruban doré, qui formait sur le dessus un nœud coquet dans la boucle duquel la jeune dame avait glissé trois doigts, la tenant suspendue et la laissant se balancer ainsi d’un air content, tandis qu’elle marchait à pas rapides, sanglée dans un manteau épais, fermé par une ceinture de la même étoffe bleu marine, qu’on noue d’un seul geste sans avoir besoin de commander à ses doigts. Et nos regards se sont croisés, et tout de suite j’ai songé qu’elle allait déjeuner chez ses parents qui, pour la circonstance, avaient dû prévoir quelque plat de raviolis à la daube — car les raviolis, on ne les fait pas cuire à l’avance, on attend le dernier moment, et l’eau bouillait déjà —, et qui donc l’attendaient avec impatience en regardant l’heure que leur indiquait une horloge murale ou quelque vieux réveil mécanique posé sur un buffet, non sans que le père se soit déjà servi un pastis ou deux et qu’il ait allumé une cigarette qu’il fumait lentement, maintenant, les yeux mi-clos. Par jour, il n’avait pas le droit d’en fumer plus de quatre.

J’ai failli me retourner sur elle mais je ne l’ai pas fait, et ses pas se sont éloignés, elle a dû quitter la place en même temps que moi. Puis, dans une rue adjacente, j’ai vu la pâtisserie ouverte où elle avait dû acheter ses gâteaux, puis je suis arrivé sur la place du marché où il y avait un peu d’animation. J’en ai parcouru les allées. Je suis entré à l’église où j’étais seul. Enfin, je me suis installé à la terrasse d’un restaurant, qui était fermée par des bâches de plastique transparent et chauffée par des radiateurs électriques.

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