Est-ce un rocher qui bouge?

Qu’est-ce qui a fait qu’à un moment, nous avons bifurqué? Le col n’était plus qu’à un kilomètre, nous le devinions parfois, il était notre but, mais soudain nous avons aperçu, plus haut que nous, les toits d’un hameau qui se tenait à l’écart. Au sortir d’un virage, une route étroite s’échappait vers lui, avec prestesse, comme un petit mammifère que j’aurais voulu poursuivre. Sans hésiter, j’ai éteint les phares et lancé la voiture sur cet espace que je distinguais à peine, blanc sous les rayons de lune. Quelqu’un dans mon cerveau disait:
— Il y a une église abandonnée. Vous laissez la voiture derrière l’église et vous partez à pied sur un sentier qui s’ouvre, marqué de loin en loin par des traces de peinture dessinées sur la pierre. Et, en quelques centaines de mètres, vous parvenez au col où Rodrigo et Igor vous attendent.
Et c’est ainsi que nous avons fait. Le hameau était plus obscur que la nuit. Pas un chien pour aboyer. Pas un chat pour renverser un pot de fleur ni un arrosoir métallique abandonné sur le seuil d’une maison. Pas une persienne qui claque. Pas une chauve-souris. Juste une fontaine qui glougloutait sous un tilleul et, en face d’elle, la masse sombre de ce qui devait être une chapelle abandonnée.
Nous n’y sommes pas entrés, pourquoi l’aurions-nous fait? Et pourtant il me semble que je respire encore l’odeur de poussière et de moisi que dégageait le bois des chaises mangées par les vers, que mon crâne est frôlé encore par les toiles d’araignée qui pendaient au plafond comme des habits de noces.
Vite, nos anoraks, les téléphones, pour moi le sac à dos. Nous avons trouvé la croix peinte en rouge sur une pierre qui marquait le début du sentier et, sur la crête, je montrais à Carmen des lueurs de électriques de différentes couleurs qui, par instants, formaient un arc-en-ciel. Rodrigo et Igor étaient là. Et ils nous faisaient signe.
Oui, regarde, ils sont là. Ils nous attendent. Mais pourquoi ne viennent-ils pas à notre rencontre? La pente est raide. Le sol pierreux. Comme si le cataclysme géologique s’était produit hier. La colère, la tristesse de la montagne sont les mêmes qu’au premier jour. Les cailloux aigus basculent sous nos pieds et tordent nos chevilles. Et rapidement nous ne voyons plus les marques peintes, tandis que s'éteignent les lueurs de phares sur la crête. Rodrigo et Igor craignent l’arrivée des autres.
Je passe ma main sur mon crâne pour balayer des toiles d’araignées qui ne peuvent pas s’y trouver. Si elles ne flottaient pas du plafond de la chapelle où nous ne sommes pas entrés, il faut qu’elles pendent, accrochées aux rares étoiles qui scintillent dans le ciel. Nos pieds dérapent. Carmen s’essouffle. D’une main, elle tient son ventre qui semble avoir démesurément grossi au cours des dernières minutes, de l’autre, elle s’accroche à la mienne.
— Nous sommes perdus, murmure-t-elle.
Elle est blême. Qui lui a fait ce visage de Pierrot? Et, en effet, je ne vois plus comment la rassurer. Tout repère se dérobe, le sentier s’efface et l’air glacé brûle nos poumons. La pente est trop raide pour que nous puissions la gravir de face. Il nous faut un sentier, mais celui-ci a des yeux de couleuvre. Il glisse sur l’aigu de la pierre et disparait. Devons-nous redescendre? Nous irions à la rencontre de Mirko qui a laissé sa voiture derrière la chapelle, lui aussi, près de la nôtre, et qui marche derrière nous.
Nous sommes arrêtés. Carmen reprend son souffle. Je me dresse comme une vigie fatiguée qui guette le rivage, après une longue navigation, et qui ne rencontre que le vide. Se peut-il qu’au lever du jour, on aperçoive, de là où nous nous trouvons, la mer où Icare se précipite? Ici, le jour ne tardera plus à poindre. Pourtant, à vingt pas au-dessus, est-ce un rocher qui bouge? Et ce rocher a-t-il la forme d’un âne? Montre-t-il de longues oreilles, peut-être un museau qu’on aurait taillé dans du carton pour un spectacle d’école ou une crèche de Noël? Non, une silhouette se détache de celle du rocher et c’est celle, semble-t-il, d’une jeune personne qui me souffle:
— Pssit, pssit, par ici, vous êtes presque arrivés.
Je me tourne vers Carmen mais je comprends que celle-ci n’a rien vu ni rien entendu. Cette présence n’est que pour moi. Alors je lui réponds:
— Livia, c’est toi?
— Oui, bien sûr. Qui voudrais-tu que ce soit? Mais vous n’avez plus une minute à perdre. Rodrigo et Igor vous attendent, ils sont prêts à s’envoler, à se laisser aspirer avec vous par le trou de la nuit. Mets le bras de cette petite autour de ton cou, n’aie pas peur, je ne te dirai rien, et, de l’autre main, prends sa taille, accroche sa ceinture, et porte-la comme une enfant qu’elle est. Il suffit de me suivre.
Je l’ai donc suivie. Et j’ai vu alors que le jour se levait.

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