Et de la bière. Et des pistaches

Puis il y a eu l’histoire de Diego. Parmi les hommes du service de sécurité qui assistaient à mes cours, l’un s’appelait Ottavio. Il n’avait jamais ouvert la bouche mais chaque fois que le vent froid apportaient le moindre bruit de danger au milieu de mes exercices de grammaire, tout le monde se tournait vers lui, et Ottavio se levait, allait voir d’un œil à la fenêtre, disparaissait parfois dans le couloir, puis il revenait et d’un signe de la tête, en remettant dans sa vareuse le pistolet qu’il avait d’abord sorti, me faisait signe que je pouvais poursuivre, et je poursuivais. Puis, un soir, quand tous les autres étaient partis, il est venu à la table où je rassemblais mes papiers et il a dit:
— Je te suis dans ta chambre, si tu veux bien, je voudrais te parler.
Maintenant je possédais dans ma chambre un petit réchaud à gaz comme en ont les campeurs et une minuscule cafetière italienne. Il s’est assis sur l’unique chaise, il a allumé une cigarette et je lui ai fait du café. La tasse dans laquelle je le lui ai servi était largement ébranchée, elle ne demandait qu’à se briser en deux, mais le parfum était le mieux qu’on pouvait attendre de la part d’un café et, quand il l’a goûté, il a souri:
— Carmen avait raison, c’est un très bon café.
Puis il m’a expliqué ce qu’il attendait de moi. J’avais oublié d’allumer la lumière. Maintenant il faisait nuit. De nouveau il faisait nuit. Vous avez remarqué comme souvent il fait nuit dans les histoires que je raconte. Je lui ai fait répéter plusieurs fois les noms, l’adresse, les heures qu’il m’indiquait puis j’ai déclaré:
— C’est entendu, je le ferai, mais à la condition que Lourenço le sache et qu’il m’y autorise.
— Bien sûr. Tu ne me connais pas.
— Je crois que je te connais. Tu as bu de mon café dans la tasse ébréchée…
— Dans la nuit de nouveau, qui nous enveloppe d’un manteau sans étoiles…
Il parlait peu, mais il avait de ces phrases… Et le lendemain, donc, Lourenço m’a répondu que je pouvais avoir confiance en cet homme comme en lui-même. J’avais passé une mauvaise nuit. Trop de café. Trop tard. Je n’étais plus de la même humeur.
— Mais je ne le connais pas, Lourenço. Avec tout ce qui nous arrive. Je ne sais rien de sa vie ni de ses opinions.
— Nous ne savons pas les tiennes. Seulement que tu n’as plus celles que tu avais à l’époque où tu t’es rendu célèbre. Où on lisait des interviews de toi dans Le Monde diplomatique. Ici, personne ne fait de politique. Il n’en est jamais question,
Et le lendemain matin, je me suis rendu à la rue des Roses, une perpendiculaire de l’avenue Cyrille Besset, et j’ai attendu en faisant les cent pas qu’un certain Grégoire Sperius ouvre sa boutique d’horlogerie.
— Celui-ci, m’avait dit Ottavio, est à la fois horloger et musicien de jazz. Il joue de la clarinette et du saxo soprano. Il est connu dans le quartier et sans doute aussi ailleurs mais sous un autre nom.
Dans mes histoires, il fait nuit souvent, c’est l’hiver, et personne ne recherche la gloire, plutôt l’effacement.
— Le soir, à partir de six heures, m’avait dit encore Ottavio, des hommes viennent dans sa boutique pour boire du vin rouge et écouter du jazz. Sa boutique est assez grande pour qu’il y dispose cinq chaises en bois sur lesquelles les visiteurs s’assoient, et deux ou trois peuvent s’y glisser encore, qui restent debout. Grégoire distribue les verres, verse le vin puis choisit la musique. Il fait comme Lourenço avec sa chaîne HiFi. Leurs goûts musicaux sont les mêmes. Au centre desquels, Wayne Shorter et Herbie Hancock. On croirait qu’ils se communiquent l’un à l’autre les programmes de la semaine. Diego se joint à eux quelquefois. Quand il a servi le vin, Grégoire Sperius retourne à son établi, visse sa loupe à l’œil et se remet au travail. Ils écoutent en silence. Quand c’est l’été, la porte de la boutique reste ouverte sur la rue et les visiteurs fument à l’intérieur, mais pas l’hiver. Puis il pose sa loupe, va chercher une seconde bouteille dans des caisses qu’il garde derrière lui, il l’ouvre avec des gestes lents et distribue une seconde tournée. Des dames aussi quelquefois. Pas jeunes le plus souvent mais jeunes aussi quelquefois. Une étudiante qui, aussitôt assise, sort de son sac un cahier qu’elle pose sur ses genoux et se met à écrire. Continûment, sans lever la tête. Comme si, toute la journée durant, elle avait préparé des phrases qu’il lui suffisait maintenant de mettre par écrit. Et un peu avant huit heures, parfois neuf l’été, Sperius arrête la musique enregistrée, sort de derrière son établi la clarinette ou le saxo et vient jouer à son tour, assis ou debout, pour ceux qui sont là. Dix minutes, un quart d’heure de solo, pas davantage, après quoi chacun se lève et s’en va. On le quitte. Il baisse son rideau de fer et, pour ce qu’on en sait, il va faire sauter quelques pommes de terre dans la cuisine de son arrière-boutique. Puis, quand les patates sont bien dorées, il y casse des œufs. 
— Diego ne vient pas très souvent, m’a averti Sperius, ce matin-là, quand je l’ai interrogé, me réclamant d’Ottavio. 
— Il va bien, Ottavio? m’a-t-il interrogé à son tour. Vous lui direz que je pense souvent à lui. Quant à vous, il vous faudra de la patience. Il faudra que vous veniez plusieurs soirs d’affilée pour ne pas le manquer. Mais, la première fois qu’il se montrera ici, je dirai «Bonsoir, Diego», il y aura un moment où il sera parmi nous, où nous serons ensemble, la tête baissée, occupés à écouter la musique, et quand ensuite il s’en ira, parce qu’il part toujours le premier, vous pourrez le suivre et lui remettre le message dont vous êtes porteur.
J’ai hoché la tête. Je ne comprenais rien à cette affaire. Comment Sperius pouvait-il connaître Ottavio? Et qu’est-ce que le dénommé Diego venait donc faire, le soir, dans ce quartier perdu, dans cette boutique peuplée de personnages improbables? Qui était-il, au juste? Avait-il juré la destruction d’Israel? Comment avais-je pu me laisser entraîner dans cette histoire à dormir debout? Comment Cynthia prendrait la chose quand je la lui raconterais? Je préférais ne pas y songer. J’ai dit:
— Entendu. Et, d’ici là, je peux apporter du vin?
— Bien sûr. Et de la bière. Et des pistaches. 

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Commentaires

Commencez à discuter et très vite, vous ne serez pas d’accord. Moi, j’évite.
Anonyme a dit…
La tasse brisée, ça vient de Leos Carax? 😉
Oui, bien sûr. De Boy Meets Girl

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