Fuir, là-bas, fuir! (cover Mallarmé)

Avons-nous aperçu Mirko, dressé parmi la foule, sous un ciel nocturne qu’éclairaient au loin des lueurs d’incendie? Ou avons-nous tellement craint de l’y voir que nous l’avons imaginé? Je ne saurais le dire. Mais j’avais garé une voiture de location à proximité, dans un endroit sûr, et le temps de monter à ma chambre pour prendre un sac que j’avais préparé en prévision d’une pareille circonstance, rempli des quelques vêtements et objets indispensables à emporter, pour Carmen et pour moi, voilà que déjà nous étions sur la route.

Carmen, assise à mon côté, étroitement sanglée dans sa ceinture de sécurité, avait son téléphone dans une main et le mien dans l’autre, et quand Lourenço a appelé, c’est elle qui a répondu:
— J’ai pu communiquer avec Rodrigo, a-t-elle dit. Il nous demande de nous diriger vers l’aéroport et d’attendre là-bas le premier vol pour Genève où il viendra nous rejoindre… Oui, Igor est avec lui.

J’ai compris que Lourenço de son côté emmenait sa fille Angelina, et que tous deux se dirigeaient vers la frontière italienne par la route de la Moyenne Corniche. Mais quelques instants plus tard, Lourenço rappelait et cette fois il a dit:
— Je viens de communiquer avec Samson. Les écrans lui montrent que Mirko vous devance, qu’il est armé d’un lance-roquettes, et qu’au sortir du prochain tunnel, il vous barrera la route. Vous devez vous arrêter, de toute urgence, et repartir en sens inverse, en direction de la montagne. Faites-le maintenant. Si vous pouvez joindre Rodrigo, avertissez-le de ce changement de direction. Sinon, je le ferai. Ou peut-être Samson. Allez, courage!

J’ai effectué la manœuvre comme j’ai pu, au premier carrefour, et j’ai compris que Carmen, près de moi, enregistrait les coordonnées de Samson comme celui-ci avait enregistré les nôtres de crainte que, à un moment ou un autre, Lourenço ne puisse plus servir d’intermédiaire.

J’ignorais qui était Samson, je ne savais pas où il se trouvait au juste, mais je l’imaginais veillant sur nous depuis une tour de contrôle plantée dans le ciel de nuit, ou au contraire œuvrant dans les boyaux d’un bunker labyrinthique enfoncé dans le sol et vers lequel convergeaient les signaux envoyés par les drones.

Il avait fallu cette entité occulte et bienveillante pour nous avertir à temps des attaques des Sabreurs, et nous avions besoin d’elle à présent pour résister à l’assaut du groupe de mercenaires (le nom d’un compositeur allemand, vous devinez lequel) qui avaient mis le feu à la Cité Aristote, et qui nous poursuivaient.

L’idée de cette puissance protectrice, cachée aux yeux du monde, était rassurante. En elle résidait notre seul espoir, non point de vaincre, nous n’avions jamais imaginé de vaincre une seule minute, mais de continuer à défendre ailleurs notre cause. «Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux!» Les migrants embarqués sur des navires de fortune ressemblaient à des mouettes. Hélas, vingt minutes plus tard, nous dépassions L’Escarène en direction de Sospel et du Col de Tende, quand Samson lui-même a rappelé pour nous annoncer la nouvelle la plus insupportable — que la voiture dans laquelle se trouvaient Angelina et Lourenço venait d’être détruite par une roquette lancée depuis un hélicoptère de combat. Le véhicule avait explosé, brûlé et volé dans le vide, au-dessus de la mer. Et nos amis à l’intérieur.

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