L’Arc-en-ciel est brisé

Lourenço nous a réunis pour nous annoncer que l’attaque des Sabreurs aurait lieu le lendemain. Samson l’en avait averti. Il lui avait dit aussi que celle-ci n’était pas plus à craindre que les autres. Les Sabreurs étaient dans la plupart des cas des enfants de notables. Ils venaient cagoulés mais la police les connaissait tous. Sur les images des combats que transmettaient les drones, on était capable de les identifier, à la taille, à la carrure, à certains détails de leurs accoutrements. Tout se passait comme si ces adolescents ne pouvaient pas se résigner à l’anonymat et que, pour compenser le visage masqué, il fallait qu’ils se distinguent par l’ajout de certains grigris bien visibles pendus à leur ceinture ou à leur manche, par les inévitables inscriptions, à la fois odieuses et ridicules qu’ils affichaient sur leurs casques ou sur le dos de leurs blousons. Et d’ailleurs, des limites avaient été posées à leurs raids que, jusque là, les Sabreurs n’avaient jamais franchies: pas d’armes à feu et pas question de toucher à la Cité Aristote, ni même de s’en approcher. Le Restaurant des Amis était la seule cible autorisée, et lui seul était donc à défendre. Lourenço l’a redit: 
— Le pickup s’arrête devant le Restaurant, les Sabreurs en descendent, le contournent, pénètrent dans le jardin, nous sortons à leur rencontre, nous échangeons des coups, nous les faisons reculer, puis, quand ils remontent à bord du véhicule, c’est pour retourner d’où ils sont venus.
Tout le monde a hoché la tête, c’était clair, puis il a ajouté: 
— Mirko, comme d’habitude, tu gardes une dizaines d’hommes en embuscade pour le cas où le pickup ferait mine de contourner le restaurant en direction de la Cité. Tu restes parmi eux. La herse que vous déploierez est infranchissable par un véhicule. À vous de faire en sorte qu’elle le soit aussi pour les passagers.
Mirko n’a pas répondu. Et l’attaque s’est en effet déroulée comme Lourenço l’avait prévu.
J’y assistais pour la première et dernière fois. C’était l’après-midi. Nous étions en cours. Nous mâchions tour à tour chaque parole d’un poème de Verlaine: Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme…, comme les graines d'un chapelet. Aussitôt que l’alarme a été donnée (un coup de sifflet lancé par Lourenço qui a retenti dans le couloir), deux garçons parmi mon public se sont levés. L’un a entraîné les élèves vers la cave, l’autre a barricadé avec des planches la porte et la fenêtre de la salle où nous étions enfermés. Des hommes armés sont descendus des deux étages supérieurs. Leurs bottes sonnaient dans l’escalier, si fort que j’ai craint qu’il s’écroule. Une phalange d’une quinzaine de guerriers s’est ainsi formée, prête au combat. Je me tenais parmi eux. Je faisais des photos. Des pierres ou je ne sais quels autres projectiles ont commencé à grêler sur le bois de la porte et de la fenêtre, ainsi que sur les murs. Ici les garçons ajustent leurs casques et leurs cuirasses, ils s’entraident à passer des lanières. Attaché sur un bras, le bouclier qui brille dans la pénombre; l’autre main gantée très haut tient le nunchaku dont une branche pend derrière l’épaule. Je continuais à faire des photos avec mon téléphone, sans plus me cacher maintenant. Je me plaçais devant leurs rangs. Dans mon dos, les chocs des projectiles étaient toujours plus nombreux et effrayants. J’ai cru que le mur allait se fendre. Alors, soudain, les garçons se sont mis à trépigner, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Au milieu de ce fracas, nous avons perçu une clameur, venue de l’extérieur, qui nous a fait comprendre que le portail était franchi, que nos adversaires s’élançaient dans le jardin. C’était l’assaut. Au même instant, notre porte s’ouvrait, la lumière nous a éblouis, et le trépignement s’est soudain alourdi, comme un ciel qui se plombe. Le heurt des bottes s’est réglé sur deux temps, un rythme inexorable au gré duquel les garçons se sont avancés dans la lumière, et là aussitôt l’orage a éclaté, le combat a commencé, des cuirasses arc-en-ciel contre les noires, et malgré la violence du choc, les nôtres n’ont plus cessé alors de gagner du terrain. D’abord, ils ont arrêtés les assaillants, puis ils les ont fait reculer, pas à pas, si bien que ceux-ci ont fini par leur tourner le dos et s’enfuir.
Je prenais toujours des photos. Comment a-t-il pu se faire qu’aucun coup ne m’atteigne? J’étais prêt à crier victoire. Mais non, hélas, ce n’était pas fini.
Les Sabreurs s’entassaient dans la benne arrière du pickup dont le moteur tournait déjà, quand soudain, parmi eux, un garçon s’est dressé. Il avait ôté sa cagoule, ses cheveux longs et noirs étaient lâchés, il était plutôt petit, mince et souple comme une fille, les yeux clairs, et, avec un sourire ravi sur les lèvres, il faisait tournoyer une fronde au-dessus de sa tête. C’était l’arme d’un berger des îles Baléares, celle avec laquelle David triomphe de Goliath. Elle n’avait pas le poids ni la dureté des nunchakus. Soudain pourtant les nôtres ont mis un genoux à terre en s’abritant derrière leurs boucliers. Pour la première fois depuis le début du combat, ils s’inclinaient, attendant que la pierre soit lâchée dans leur direction. Mais derrière nous arrivait le groupe de Mirko, celui-ci à leur tête, et tous parmi eux se sont inclinés aussi, sauf Mirko lui-même.
Celui-ci a levé un pistolet au bout d’un bras tendu. Il y a eu un instant où les deux hommes se sont regardés, où la pierre a sifflé, où le temps a semblé suspendu, le plus jeune ne cessant de sourire. Puis le coup de feu est parti de la main de Mirko, la balle a atteint le berger en plein front, et celui-ci a vacillé sur ses jambes, il a tourné. Comme s’il dansait. Et il est mort.

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