L’envoi, l’envol

Il nous fallait partir avec la nuit. Si nous partions avec elle, dans ce bref instant qui sépare l’aube de l’aurore, celle-ci se refermerait derrière nous, au nez de nos poursuivants, et nous entrerions dans un espace qui leur serait interdit. L’aube est le moment où le ciel s’illumine mais où le soleil n’apparaît pas encore. L’aurore est celui où le bord supérieur du soleil apparaît au-dessus de l’horizon. Le soleil point à l’est. Nous filerions dans la direction diamétralement opposée. Et nous le ferions alors à la même vitesse que la Terre tourne sur son axe, c’est-à-dire plus de mille kilomètres à l’heure.

Nous grimpions dans la pierraille, Carmen accrochée à moi, lasse et tendre comme une poupée de chiffon, à la suite de Livia qui me montrait le chemin, courant comme un cabris d’un rocher à l’autre, sans que Carmen la voie ni ne l’entende. Puis, quand le ciel a commencé de s’illuminer, l’engin spatial dans lequel Rodrigo et Igor étaient venus s’est soulevé du sol. Nous ne l’avions pas vu jusqu’alors, et maintenant encore nous ne pouvions rien dire de sa forme, seulement que le sol était éclairé sous lui et qu’il se dirigeait vers nous dans le plus parfait silence.

L’hélicoptère de combat venait à notre suite. Je ne voulais pas me tourner vers lui, je ne voulait rien savoir de sa noirceur, de sa puissance. Je m’attendais à une attaque, je prévoyais un tir, mes tempes battaient dans la crainte d’un fracas terrible qui nous aurait anéantis. Mais, pour une raison que j’ignore, cela ne s’est pas produit. Rodrigo, qui sourit en m’entendant, vous donnera après moi des explications plus précises. Il a bien essayé de me les dire, une fois que nous avons été à bord, mais je ne les ai pas comprises.

L’hélicoptère de combat se trouvait arrêté devant l’engin spatial qui se dirigeait vers nous, vers lequel Livia tournait aussi bien que moi un visage ébloui. Ô comme je reconnaissais le noir de ses cheveux défaits, Ô comme j’ai aimé revoir l’aigu de son regard, la finesse de son sourire, les lèvres serrées. Puis deux hommes sont descendus, accrochés au bout de deux filins. Ils se balançaient doucement et nous tendaient la main. Et l’un était Rodrigo, qui a attrapé Carmen par la taille et l’a emportée avec lui, tandis que l’autre était Igor, qui fut mon cavalier pour l’occasion d’une valse qui nous faisait pleurer et rire, en même temps que je me dévissais le cou, que je me détournais de lui, non pas que je refusais son baiser mais parce que Livia était restée au sol, et qu’elle me faisais signe de la main, et qu’elle me souriait. L’air tourbillonnait autour d’elle. Il faisait claquer sa cape de bergère dont le rouge se diluait comme de l’encre dans l’eau du petit jour. Déjà, elle devenait transparente. Déjà, elle s’effaçait.

Puis soudain, la porte coulissante s’est refermée et notre engin a filé vers l’ouest, à une vitesse vertigineuse, pour rejoindre cette lointaine planète où vous nous accueillez. Je ne saurais pas dire non plus combien de temps a duré le voyage, mais il restera celui au cours duquel l’enfant de Carmen et Rodrigo est né.

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