Louons maintenant les grands hommes (cover James Agee)

J’avais parlé à Cynthia de Carmen et Angelina, elle voulait les rencontrer, et elle voulait aussi faire une promenade en voiture sur les routes des corniches qui conduisent à Monaco, Menton et l’Italie. Alors j’ai loué un véhicule confortable et je les ai emmenées, toutes les trois, un matin où il faisait un soleil magnifique et où, depuis le bord de mer, on apercevait les sommets enneigés. J’essayais de leur faire admirer le paysage mais à peine étions-nous partis que la conversation s’est nouée entre elles trois, et qu’elles ne se sont plus guère intéressées au décor. 
Cynthia était assise à l’avant, près de moi qui conduisais, et elle se retournait sans cesse pour parler avec les deux jeunes femmes qui avaient pris place à l’arrière, et qui étaient tellement heureuses de lui répondre. Une journaliste du New Yorker, cela les impressionnait, d’autant plus que celle-ci envisageait de consacrer un article à la petite communauté à laquelle elles appartenaient et qui était vouée à l’accueil des migrants. S’adressant à Angelina, elle disait:
— Il me semble que l’histoire pourrait être centrée sur le personnage de votre père. Mais attention, je ne peux rien vous promettre, il faudra réfléchir, que je trouve l’angle, le ton juste, et que je soumette un projet d’un ou deux feuillets au rédacteur en chef et à tout le comité de rédaction. Ensuite seulement je me mettrai au travail. Il faudra dans ce cas que nous nous revoyions, vous m’aiderez.
Et Angelina était ravie qu’on s’intéresse à son père, ainsi bien sûr qu’à tous les autres membres de la communauté; mais surtout l’occasion lui était ainsi offerte de ressusciter sa mère, qui était morte lorsqu’elle était toute jeune adolescente, et qu’elle avait le sentiment de remplacer auprès de son père comme auprès de toutes les personnes qui l’avaient connue.
— Elle s’appelait Emilia. Mon père et elle étaient originaires de la même ville, où ils s’étaient rencontrés très jeunes et où ils s’étaient mariés. Lui travaillait comme ouvrier, à la gare de fret de Saint-Roch, elle faisait des ménages. Ils ne dépensaient rien, ils prenaient soin que ma mère ne tombe pas enceinte, le seul luxe qu’ils s’accordaient était le mois de vacances qu’ils allaient passer, chaque été, à Setúbal, au sud de Lisbonne, où ils retrouvaient leurs familles. De Nice à Setúbal, c’est un voyage de vingt heures en voiture, qui traverse toute l’Espagne, et ils le faisaient d’une traite, sans s’arrêter pour manger, parce que ma mère avait préparé des provisions, ni même pour que mon père dorme une heure dans sa voiture, parce qu’ils craignaient d’être attaqués par des pirates. Il fallait que, chaque été, ils soient propriétaires d’une voiture en assez bon état pour leur permettre ce double voyage, aller et retour, et il fallait que mon père soit en assez bonne forme physique, malgré son travail d’ouvrier, pour ne pas s’endormir au volant, et il fallait enfin que ma mère ait assez confiance pour dormir comme une enfant, près de lui, pendant la plus grande partie du voyage. Lourenço, n’ayant pas la nationalité française et ne voulant pas la demander, n’a jamais adhéré à la CGT, ni au Parti Communiste Français, il refusait de même, mais la plupart de ses camarades en étaient. Ici, les militants de la CGT et du PCF étaient sa famille. Et c’est grâce à eux, à la politique, qu’il a connu le Restaurant des Amis où se tenaient des banquets et les réunions du congrès fédéral. Il s’y rendait utile, le samedi et le dimanche, il y gagnait un peu d’argent. Et c’est ainsi qu’un jour, on lui a proposé d’en prendre la gérance. Quitter un emploi à la SNCF pour prendre la gérance d’un commerce quand on n’est pas du métier et qu’on parle à peine la langue, ça donne à réfléchir. Et ils ont réfléchi, ma mère et lui, et vous savez quel est l’argument qui les a décidés?
— Non, dis-nous, répond Cynthia.
— Réfléchissez.
— Moi, je sais, répond Carmen. Ton père me l’a dit. C’est qu’au restaurant, ta mère et lui pourraient travailler ensemble. Qu’ils pourraient faire équipe.
— Et ce n’est qu’ensuite, bien des années plus tard, reprend Angelina, qu’ils en sont devenus propriétaires, que ma mère a été enceinte de moi, et qu’ensuite elle est tombée malade, et qu’ensuite elle est morte.
— Mais, à ce moment-là, ai-je ajouté, la route principale qui conduit vers le Nord ne passait plus devant le restaurant. Une autre avait été construite, beaucoup plus large et rapide où les camions filaient. 
— Et la CGT et le Parti Communiste Français, a ajouté Cynthia, ont perdu, si j’ai bien compris, beaucoup de leurs adhérents. 
— Et Rodrigo enfin, a ajouté Carmen, est venu vous rejoindre. Le beau Rodrigo, avec sa mythique et longue cape noire des étudiants portugais.
— Et voilà que tu es tombée amoureuse de lui, s’exclame Angelina en l’embrassant sur la joue.
— Et qu’il m’a mise enceinte.

Guerriers. Retrouvez le texte complet quotidiennement mis à jour



Commentaires

Articles les plus consultés