Mai 68 et "norme mâle"

68 a été le moment de la récupération politique de ce qui s’annonçait comme la révolution culturelle la plus importante, en Europe, depuis la Renaissance. Une révolution qui, à cause de cela, n’a pas abouti. Qu’on a étouffée dans l’œuf. Béjart et Boulez ne sont ni de droite ni de gauche. Nous avons vécu notre adolescence dans ce suspens du sens. Nous savions que, dans ce contexte, nos parents ne pouvaient rien pour nous. Qu’ils pouvaient tout au plus nous haïr. Nos parents nous ont haïs. Il m’a fallu très longtemps pour parvenir à cette conclusion, je l’ai évitée aussi longtemps que j’ai pu, je ne voulais pas y croire, l’idée me déchirait le cœur. Et déjà elle nous déchirait le cœur quand nous avions dix-sept ans, et que pourtant nous refusions de l’admettre, de la regarder en face. Ah, comme nous aurions voulu arrondir les angles. Ah, comme nous n’étions pas des extrémistes, pas des diables. Le rêve de la plupart d’entre nous aurait été que nos parents veuillent bien écouter Bob Dylan et Joan Baez une fois, une seule chanson, en notre compagnie. Nous n’en demandions pas davantage. Partager avec eux, quelques instants seulement, la révélation que nous avions eue, des écouteurs aux oreilles, debout dans la boutique d’un marchand de vinyles, avenue de la Victoire, à l’enseigne de Nain bleu. Mais cela nous fut refusé. Il n’en fut pas question une seule minute. Nous nous heurtions à l’impossible. Eux pouvaient voter pour De Gaulle ou pour Staline, c’était selon, et cela au fond ne faisait pas grande différence; mais accorder de l’attention à ce petit Juif américain, qui grattait la guitare et qui soufflait dans son harmonica, mais accepter que leurs propres enfants leur fassent découvrir quelque chose, un style, qui sortait de leurs habitudes, cela, ils ne pouvaient pas. Ils ne pourraient jamais. Il n’en était pas question. Le petit Dylan manquait de la force, de la virilité, de la virtuosité qu’il aurait fallu. Ils lui auraient voulu des cheveux taillés courts dans la nuque et au-dessus des oreilles — coupe avec laquelle un jeune homme de bonne famille peut légitimement envisager d’offrir son bras et faire danser la plus jolie fille de la promo au bal de fin d’année.
— Et elle d’ailleurs, son amoureuse, comment l’appelez-vous? Ah oui, Joan Baez (rires), si brune, avec son nez, n’était-elle pas un peu espagnole, voire indienne?

Extrait de "Torquedo". Dans Nocturnes., pp. 213-214.

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