Mais le vert paradis… (cover Charles Baudelaire)

J’ai arrêté la voiture au bord de la route, entre deux tunnels de la Basse Corniche. Il était question de regarder la mer, mais j’ai été le seul à sortir du véhicule. J’ai allumé une cigarette et enfoncé les mains dans mes poches. Deux portières se sont ouvertes du côté trottoir et elles le sont restées, mais le récit d’Angelina s’est poursuivi à l’intérieur. J’entendais qu’elle disait:
— L’idée que portait Rodrigo était simple: se constituer en association Loi de 1901 et collaborer avec les services préfectoraux chargés de l’accueil des migrants. En deux ans, nous avons obtenu les agréments et les financements qu’il fallait pour loger les familles dans plusieurs appartements de la Cité Aristote. Nous avons appris à lire et à remplir un dossier de demandeur d’asile. Nous avons organisé des permanences pour recevoir les intéressés et les accompagner tout au long du chemin administratif qu’il leur restait à parcourir, ce qui supposait de les interroger, d’entendre et de traduire leurs récits de vie. Dans l’attente, il fallait faire en sorte qu’ils aient accès à des soins; que la promiscuité, l’inactivité imposée n’entraînent pas de violences au sein des familles; que les enfants surtout aillent bien à l’école. Par chance, Carmen est venue nous apporter les compétences qui nous manquaient. Elle avait travaillé dans plusieurs équipes, en France et à l’étranger. Elle avait de l’expérience. Rodrigo est allé la chercher à l’université où elle terminait une thèse sur le sujet, et elle ne nous a plus quittés. Enfin, Antonin est venu nous enseigner la langue… Mais que se passe-t-il? On dirait que le temps se couvre. Maintenant j’ai froid. Pas vous?

Nous avons repris la route. Nous avons déjeuné à Villefranche-sur-mer, sur le toit en terrasse d’un restaurant situé sur le port, près de la Chapelle Saint-Pierre. Nous avions remis tous nos manteaux, nos foulards et nos bonnets. Angelina grelottait. Elle a reculé sa chaise, elle a dit:
— Je ne comprends pas comment, enfant, j’ai pu être si heureuse là-bas. Même la mort de maman n’a pas empêché que je le sois. Dieu sait que j’ai pleuré. Dieu sait que j’ai eu peur que mon père se taise pour toujours, qu’il perde la raison. Il avait une façon de serrer les dents et de fermer les yeux pour ne pas pleurer, tout à coup, à n’importe quel moment! Mais les dimanches de fêtes que nous passions dans le jardin! Ce n’était pas aussi luxueux qu’ici, il n’y avait pas la mer, les tables n’étaient pas si bien servies! Mais nous autres enfants courions partout, sous les lauriers où les grands se levaient pour danser…

Il y a eu un silence. Nous avions épluché et mangé des clémentines, leur parfum restait sur nos mains. Le goût des fruits s’accordait avec celui du vin rouge et avec le froid. C’est Carmen qui a pris la parole. Elle a dit sans regarder personne, très lentement, comme si cela devait durer toujours, alors qu’au contraire nous savions que l’histoire touchait à sa fin, que les violents étaient sur le point de l’emporter, que Rodrigo et Igor étaient trop loin pour s’opposer à eux, pour nous défendre, que Lourenço était trop las pour brandir une épée, que Cynthia n’aurait pas le temps d’écrire son article, que le Restaurant des Amis n’existait déjà plus que pour nous:
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets, / Les violons vibrant derrière les collines, / Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets, / Mais le vert paradis des amours enfantines…
Après quoi, tout le monde s’est tu, nous avons demandé l’addition et nous sommes partis.

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