Nuages (cover Gérard de Nerval)

Il est sorti, je l’ai suivi. Il remontait l’avenue Cyrille Besset en direction du boulevard Gorbella. Nous étions seuls à battre le trottoir. Deux ombres. Arrivé au carrefour, il s’est arrêté et il s’est retourné vers moi. Il m’a attendu.
— Bonsoir, c’est Ottavio qui m’envoie, ai-je dit. J’ai un message pour vous.
Il a tendu la main, je lui ai remis l’enveloppe, il l’a ouverte aussitôt et il a lu le message qu’elle contenait.
— Ottavio m’a demandé d’attendre votre réponse, ai-je ajouté.
Il a souri.
— Vous lui direz que c’est entendu. Je partirai demain. Ce que je possède tient dans un havresac, ce sera facile.
Puis, son regard planté dans le mien avec toujours le même sourire un peu moqueur:
— Vous êtes le linguiste? J’ai entendu parler de vous.
— J’ai été linguiste, en effet, il y a longtemps, le plus célèbre. Aujourd’hui, j’enseigne la langue.
— Je l’ai fait aussi, comme j'ai pu, à Beyrouth puis à Marseille. Voulez-vous que nous marchions un peu? Je monte vers le Ray.
Il était plus petit que moi, plus mince et musclé. Son pas était lent et souple.
— Vous êtes habitué à la montagne, lui ai-je dit.
— J’emprunte les autobus qui remontent les vallées. Je marche une journée ou deux, puis je reviens.
— Il vous faudrait un âne.
— J’ai marché dans les Cévennes, bien sûr, avec un âne, sur les pas de Robert-Louis Stevenson. L’existence clandestine vous réserve de ces joies. L’avantage avec Nice, c’est que l’hiver on marche au bord de la mer et, dès le printemps, on prend de l’altitude. Vous vous demandez sans doute pourquoi la police me recherche?
— Je crois savoir.
— Oh, elle n’y met pas beaucoup de zèle. Je fais l’objet d’une demande d’extradition émanant d’un pays voisin, pour des actes terroristes commis en l’espace de quinze jours, il y a plus de quarante ans de cela. Et depuis, je change de lieux et de noms. Je ne verrais pas grand inconvénient à aller en prison, mais je me refuse à livrer d'autres noms et à y envoyer ainsi ceux qui les portent.
— On dit que vous vous occupez d’architecture et d’urbanisme.
— La plupart du temps, j’habite Marseille et je suis l’auteur d’un ouvrage de référence sur la Cité radieuse. Mais je travaille aussi, depuis plusieurs années, sur un roman mystérieux dont Marseille fournit le cadre.
— Je crois deviner lequel. Un rameau de la nuit, de Henri Bosco.
— Vous l’avez lu?
— Je l’ai toujours près de moi. J’y replonge quelquefois. Tant de pluie, tant de nuit, au pays des cigales. Et ce navire abandonné dans le port. On s’attend à du Pagnol, à du Giono, et on se retrouve chez Lovecraft.
Un roi sans divertissement est bien sombre, lui aussi.
— Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, même l’été, le soleil semble noir?
— Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
— Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
— Porte le Soleil noir de la Mélancolie. 
Nous avons continué à marcher un long moment sans rien dire. Nous arrivions au sommet du boulevard Gorbella, Diego a tourné à gauche dans l’avenue Saint-Sylvestre. Je l’ai d’abord suivi, puis je me suis arrêté.
Je préfère vous quitter là, ai-je dis. Une nuit, dans les premières semaines que j’étais seul, je suis monté jusqu’ici à pied. Et dans les petites rues qui forment un réseau au-dessus de nous, bordées de villas et de jardins, il y avait un bal où je suis entré, et parmi les musiciens qui se tenaient sur l’estrade, se trouvait notre ami Grégoire Sperius, qui jouait de la clarinette. À l’époque, je ne savais pas son nom, je ne l'avais jamais vu, mais je l’ai aussitôt reconnu lorsque, voici quelques jours, Ottavio m’a dirigé vers sa boutique d’horloger où je pourrais vous rencontrer. Mais aussi, près de lui, assis sur une chaise, il y avait Django Reinhardt qui jouait de la guitare, la cigarette au bec, comme s’il n’était pas mort.
— Ces choses arrivent. Et depuis, êtes-vous retourné dans ce service de l’hôpital où votre femme est morte?
— Comment le savez-vous?
— Peu importe. Mais peut-être le moment est-il venu d’aller saluer les personnes qui se sont occupées d’elle, qui l’ont accompagnée. Dans leurs couloirs où elles continuent de circuler, dans les chambres qu’elles ouvrent et qu'elles referment, jour et nuit, l’une après l’autre, et où elles soignent sans cesse d’autres malades, elles se souviennent d’elle et elles se souviennent de vous. Noël approche…
— Une bouteille de champagne, une boîte de calissons…?
— Et ce mince recueil de poèmes que vous avez composé. Rentrez bien, et protégez Carmen. Elle a besoin de vous.

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